Dès les premiers moments du danger, l'Empereur avait dirigé sur Brême tout ce qui se trouvait dans les départements du Nord. Le corps d'armée qui se formait à Wesel reçut la même destination, et le général Vandamme en prit le commandement.

Personne ne convenait mieux à une guerre de cette nature. Dès les premières campagnes de la Révolution, il s'était fait remarquer par une bravoure brillante, une activité infatigable, des connaissances militaires, de l'esprit et beaucoup d'ambition. À ces qualités se joignait malheureusement un caractère violent et insubordonné. On lui reprocha même des actes bien rigoureux dans les premières guerres de la Révolution. Je crois pourtant qu'il était plus colère que méchant; je lui ai même connu des qualités attachantes: il était bon mari, bon père, ami fidèle. Son avancement n'avait répondu ni à ses talents ni à ses services. Son caractère indomptable lui nuisait auprès de l'Empereur. Vraiment, disait-il, je ne pourrais pas avoir deux Vandamme; ils se battraient jusqu'à se que l'un eût tué l'autre. Vandamme n'attribuait qu'à l'injustice et aux intrigues les avantages accordés à ses camarades, ce dont il se montrait fort irrité. En 1812, il commandait les Westphaliens sous les ordres du roi Jérôme, dont il partagea la disgrâce. À son retour à Paris, l'Empereur le rappela, le traita à merveille et lui donna le commandement des troupes destinées pour la 32e division militaire. Cet emploi si important lui rendit son ancienne ardeur; il crut le moment arrivé de conquérir le bâton de maréchal et le titre de duc qu'il ambitionnait depuis si longtemps.

Ce fut dans ces heureuses dispositions que je le trouvai à Brême, où nous arrivâmes en même temps.

Je passai une soirée à causer avec lui ou plutôt à l'entendre, car c'est à quoi se réduisait toujours la conversation: conserver Brême à tout prix, en imposer par notre contenance, tenir hardiment la campagne, suppléer par notre activité et notre audace au petit nombre, jusqu'à ce que l'arrivée de nos renforts nous permît d'attaquer Hambourg; tel était son plan. On va voir avec quelle vigueur il l'exécuta. Je dois d'abord dire un mot de ma situation personnelle et de la composition des troupes.

Le corps d'armée du général Vandamme devait être composé des divisions Carra-Saint-Cyr, Dufour et Dumonceau, au nombre de plus de 20,000 hommes. En ce moment, à peine 4,000 hommes se trouvaient réunis à Brème; en voici la composition:

Le 152e régiment, réduit à trois bataillons, le quatrième ayant été pris avec le général Morand. Ce régiment, formé de cohortes, se composait de soldats dans la force de l'âge, généralement grands et bien constitués; mais, pour organiser à la fois tant de nouveaux corps, il avait fallu prendre des officiers de tous grades, à la retraite ou en réforme. On peut juger de la composition d'un pareil corps d'officiers au physique et au moral. Les sous-lieutenants, sortant de Fontainebleau, étaient novices, et, sauf quelques exceptions honorables, les autres officiers ignorants, usés ou abrutis.

Deux bataillons de douaniers, excellents soldats, un bataillon de marins remarquables par leur discipline autant que par leur bravoure.

Enfin, deux bataillons de marche, formés de compagnies prises dans les dépôts de divers régiments: mauvaise organisation, qui manque d'ensemble et à laquelle la nécessité avait forcé de recourir.

Le général Carra-Saint-Cyr commandait cette petite division, ayant pour généraux de brigade le prince de Reuss et moi. Le prince de Reuss, de la maison souveraine de ce nom, jeune colonel au service de France, à qui son mérite militaire très-remarquable avait fait donner cet emploi supérieur à son grade, avait servi dans l'armée autrichienne comme aide de camp de l'archiduc Charles, et l'on retrouvait bien un peu d'habitudes allemandes dans la lenteur de ses dispositions. Mais, le moment de l'exécution arrivé, rien n'égalait son activité, son intelligence et la justesse de son coup d'œil. Ses manières étaient agréables, son caractère aimable et facile; cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. Dès le premier jour, il me témoigna de la bienveillance et de l'intérêt. Je mettais du prix à cultiver cette amitié naissante, formée aux avant-postes, et dont sa mort glorieuse interrompit trop tôt le cours.

Ma nomination de général avait été si imprévue, et mon départ pour l'armée si rapide, que je n'eus pas le temps de chercher un aide de camp. Madame d'Houdetot, ma cousine, me demanda avant mon départ de Paris de prendre son fils, M. France d'Houdetot[56], jeune officier déjà fort distingué, qui avait fait la campagne de Russie comme capitaine à l'état-major du 1er corps, et qui était resté à l'armée auprès du prince d'Eckmühl. Je partis avec sa commission, et je le trouvai à Brème. Malheureusement le prince d'Eckmühl l'avait demandé en même temps; je le lui cédai à regret, et les circonstances ont fait que d'Houdetot a perdu lui-même à cet arrangement, car je l'aurais incontestablement fait nommer chef d'escadron à la revue de l'Empereur, au mois de juillet, pendant l'armistice, et il aurait fait la campagne suivante dans son nouveau grade, tandis qu'ayant été renfermé dans Hambourg avec le prince d'Eckmühl, son avancement s'est trouvé fort retardé.