Je pris provisoirement pour aide de camp un sous-lieutenant du 152e, nommé Chabrand, d'une excellente famille de Pignerol, et qui sortait de l'école. Je n'ai jamais rien vu de si novice au monde, et rien de si plaisant que le contraste de son ignorance de toute chose avec sa vivacité piémontaise. Il me fut d'abord peu utile, et ne servit qu'à m'impatienter; mais son bon cœur et sa bonne volonté m'attachèrent à lui, et je finis par le garder auprès de moi.

Notre petite armée sortit de Brême le 2 avril, et passa quinze jours en marches et contre-marches. Le 7, Carra-Saint-Cyr était à Rothembourg, et moi aux avant-postes, à Schessel, à dix lieues de Hambourg; nous y passâmes trois jours sans que l'ennemi parût. Ce calme trompeur présageait une attaque sérieuse. Le général Carra-Saint-Cyr en eut l'avis et se décida à la retraite, dont je fis toujours l'arrière-garde. Aussitôt après son départ, trente gendarmes qu'il avait laissés imprudemment à Rothembourg, furent enlevés par les Cosaques, qui ne cessèrent de me harceler les jours suivants. On sait que les Cosaques n'attaquent jamais une troupe qui est sur ses gardes. Mais ils savent profiter de la moindre négligence, et devant eux une faute n'est pas longtemps impunie. Je connaissais cette petite guerre, et je ne les craignais pas. Ils en furent quittes pour m'accompagner jusqu'aux portes de Brême.

La division prit position le 15, la droite à Achim, appuyant au Weser, la gauche à Tonover, sur la route de Hambourg, ayant devant son front les marais que traverse cette route.

Le général Vandamme s'emporta contre le général Carra-Saint-Cyr et lui fit des reproches sévères. Je n'ai rien vu de plus incompatible que ces deux généraux; la valeur bouillante du premier ne pouvait s'accommoder de la prudence un peu craintive du second. Il faut dire pourtant en cette circonstance que le mouvement de retraite était convenable. Le général Benkendorf partait de Hambourg avec la légion anséantique, un corps nombreux de Cosaques et quelques pièces de canon; en même temps, le général Dornberg rentrait à Lunebourg, occupait Celle et poussait son avant-garde jusqu'à Werden. Le général Carra-Saint-Cyr se trouvait seul lancé sur la route de Hambourg avec 3,000 hommes, à douze lieues de Brême. Une retraite valait mieux qu'un échec, surtout dans la situation du pays.

Le 16, le prince de Reuss chassa les Cosaques de Werden, après une affaire assez vive. Bientôt le général Sébastiani, qui faisait la gauche de la Grande Armée, rentra à Celle et repoussa Dornberg derrière l'Aller. À l'appui de ce mouvement, Vandamme ordonna une forte reconnaissance sur Rothembourg; le général Saint-Cyr me fit marcher en avant avec quatre bataillons en me recommandant de ne pas trop m'avancer. Le 22, je rencontrai les Cosaques en avant d'Ottersberg; je les rejetai sur leur infanterie établie en arrière de la ville, et qui elle-même se replia sur le Wyster. Là un feu de tirailleurs s'engagea, et l'ennemi se retira ensuite en bon ordre jusqu'à une forte lieue de Rothembourg. L'ennemi s'arrêta alors; il montrait plus de 2,000 hommes d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de canon. J'en rendis compte au général Saint-Cyr, qui avait arrêté la brigade de Reuss à Sottrum, à deux lieues en arrière (cette brigade se composait de quelques bataillons de marins et de douaniers). Je l'assurai qu'une attaque faite par la division tout entière réussirait et nous rendrait maîtres de Rothembourg. C'était aussi l'avis du prince de Reuss, mais le général ne le voulut pas. Il pensait qu'avec le mauvais esprit des populations, le moindre échec nous serait funeste et qu'il fallait attendre des renforts pour combattre à coup sûr. Peu de temps après, il quitta l'armée; je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports avec lui.

Cependant les renforts nous arrivaient de tous côtés; les mesures du gouvernement répondaient au déploiement des forces militaires. Le 10 avril, un sénatus-consulte suspendit le régime constitutionnel dans la 32e division militaire. Le général commandant en chef fut chargé de la haute police, avec les pouvoirs les plus étendus. Faire les règlements nécessaires, avec l'application des peines du Code pénal; suspendre et remplacer provisoirement les autorités civiles; imposer des contributions extraordinaires; prendre au besoin des otages et autres mesures autorisées par la guerre, tout était de son ressort. Le choix du prince d'Eckmühl mit le comble à tant de rigueurs. Personne plus que lui n'était propre à exécuter scrupuleusement des instructions aussi sévères et à interpréter largement ce qu'elles avaient d'arbitraire. Il se hâta d'arriver à Brême. Le général Vandamme resta chargé du commandement des troupes. On pense bien avec quel mécontentement Vandamme se vit sous les ordres d'un maréchal. Il en résulta des froissements continuels, qui auraient nui au bien du service sans la patience du prince d'Eckmühl. Un jour, Vandamme arriva chez lui rouge de colère et sans le saluer, en présence du prince de Reuss et de moi. Il commença une scène violente sur ce que le maréchal avait écrit directement à un des généraux sous ses ordres. Il lui dit que: «quand un maréchal avait l'honneur de commander un général comme lui, il lui devait des égards; qu'il ne prétendait pas servir ainsi; que dès ce moment il n'était plus sous ses ordres.»

Le prince d'Eckmühl put à peine ouvrir la bouche pour s'expliquer. Il envoya le général Laville, son chef d'état-major, pour tâcher d'apaiser Vandamme, et se contenta de nous dire avec embarras: «Messieurs, il faut savoir souffrir pour le service de l'Empereur.» Quelque temps auparavant, Napoléon lui avait écrit: «Ayez soin de ménager Vandamme; les hommes de guerre deviennent rares.» La recommandation arrivait à point, et elle avait profité.

Le moment était venu de prendre sérieusement l'offensive, et la réunion des troupes qui avait lieu à Brême devait rendre le succès certain. Outre notre division, dont le commandement fut donné à un vieux général hollandais, la division Dufour occupait Brême, et la division Dumonceau entrait en ligne à notre droite. Toutes ces troupes s'élevaient à environ 18 ou 20,000 hommes.

Le 26, nous nous portâmes en avant. Le prince de Reuss prit l'avant-garde; ma brigade marcha en seconde ligne, notre nouveau général nous suivit plutôt qu'il ne nous commanda. C'était un soldat hollandais, ignorant et grossier, hors d'état de rien faire. Je ne puis comprendre qu'on ait remplacé le général Carra-Saint-Cyr par un homme qui lui était si inférieur à tous égards.

Les tirailleurs ennemis défendirent faiblement Ottersberg et le ruisseau de la Wiste à Sottrum. En débouchant dans la plaine, nous trouvâmes l'infanterie rangée en bataille avec quelques pièces de canon. J'entrai en ligne et pris la gauche de la route; à peine avions-nous 4,000 hommes sans cavalerie. Nous les formâmes, en colonnes d'attaque, et dédaignant de répondre à l'artillerie ennemie, nous marchâmes sur elle au pas de charge. L'ennemi n'attendit pas ce choc, et nous le poursuivîmes jusqu'à Rothembourg, où nous entrâmes le soir en combattant. Nous perdîmes peu de monde, et ce premier succès combla de joie nos jeunes soldats. J'eus bien à me louer du prince de Reuss, qui, pendant toute cette journée, me témoigna autant de déférence que si j'avais commandé la division. De mon côté, je ne cherchais point à lui faire sentir la supériorité de mon grade; nous agissions fraternellement, sans prétention ni amour-propre, et satisfaits de partager l'honneur de cette journée. J'ose dire qu'il est à regretter que cette conduite n'ait pas servi de modèle à d'autres généraux dans des occasions plus importantes.