Rothembourg fut un peu pillé. C'est un désordre difficile à empêcher dans une ville où l'on entre de vive force après une journée fatigante et dans l'ivresse d'un premier succès. Quoi qu'il en soit, le désordre durait encore le lendemain matin, lorsque le prince d'Eckmühl et le général Vandamme arrivèrent. Ce dernier n'y prit pas garde; mais le prince d'Eckmühl, qui avait l'horreur du pillage, nous fit de sévères reproches, et, ayant pris sur le fait un conscrit et un douanier, il dit: «qu'il fallait faire des exemples, et qu'il était indispensable d'en faire fusiller un.» On tira au sort; il tomba sur le douanier, qu'on fusilla à l'instant même. Il était père de famille et avait rejoint l'armée la veille. La nécessité du rétablissement de la discipline ne suffirait point pour justifier une exécution sans jugement, la volonté de l'homme mise à la place de celle de la loi. Quelquefois la révolte, la lâcheté, la cruauté envers les habitants, peuvent l'autoriser; mais les généraux ne doivent jamais oublier qu'une pareille action est un crime quand elle n'est pas un devoir.

Le 27, la division fut à Schessell, le 28 à Tostedt. Le prince de Reuss poursuivit l'ennemi jusque devant Harbourg, situé sur la rive gauche de l'Elbe. Une compagnie de voltigeurs du 152e arriva la première devant le rempart. M. Roulle, sous-lieutenant, passa le fossé à l'aide d'une vergue qu'il trouva sous la main, et abattit le pont-levis. Le fort fut enlevé. Notre division et la division Dufour se réunirent à Harbourg. La division Dumonceau arrivait en même temps sur notre droite, à Zollenspicker. Deux bâtiments anglais furent pris, et la rapidité de ces premiers succès nous garantissait la prise de Hambourg, qui ne fut en effet retardée que par les ménagements qu'exigeait notre situation politique avec le Danemark.

Le Danemark, lié à la France par un traité de garantie réciproque, était suspect aux alliés. À la prise de Hambourg, sa position devint embarrassante. Le roi la soumit à Napoléon, qui lui répondit loyalement que, ne pouvant en ce moment le protéger, il l'autorisait à céder à toutes les exigences nécessaires au salut de ses États. La Russie demanda d'abord que le Danemark défendît Hambourg contre la France, et une division danoise entra dans la ville; mais le but des alliés était d'obtenir la cession de la Norwége, et ils n'hésitèrent pas à la demander. La France, de son côté, ouvrit avec le Danemark des négociations pour une alliance offensive et défensive. Or, il était dans l'intérêt de ces négociations d'éviter d'agir contre la division danoise qui était à Hambourg. Ce temps de repos fut employé à faire venir l'artillerie, à mettre Harbourg en état de défense, et à préparer les moyens d'attaque contre les îles qui séparent Hambourg de Harbourg.

La division Dumonceau resta à la droite, le long de l'Elbe, jusqu'à
Veinse; la division Dufour et la brigade de Reuss à Harbourg, avec le
général en chef. Je fus placé en observation à Marbourg, à une lieue de
Harbourg sur la gauche.

CHAPITRE III

MA BRIGADE OCCUPE STADE ET CHASSE LES ANGLAIS DE COXHAVEN.—PRISE DE L'ÎLE DE WILLEMSBOURG.—TRAITÉ AVEC LE DANEMARK.—CAPITULATION DE HAMBOURG.—AFFAIRE DE BERGSDORF.—AFFAIRE DE GESTACHE.—ARMISTICE.—LUBECK.—JE PASSE AU PREMIER CORPS DE LA GRANDE ARMÉE.

Malgré ces premiers succès, le pays situé entre le Weser et l'Elbe était loin d'être soumis. Les Anglais occupaient les forts de Cuxhaven, à l'embouchure de l'Elbe. Quelques bandes d'insurgés parcouraient les villages; la contrebande s'exerçait impunément; les contributions n'étaient point payées. Il fallait mettre un terme à tous ces désordres. Le général Vandamme m'en chargea. Il me donna 2,000 hommes et deux pièces de canon, avec lesquels je devais parcourir le pays et reprendre Cuxhaven.

Le premier point était d'occuper Stade, chef-lieu de l'insurrection. Je pris toutes les précautions possibles pour déguiser ma marche, et le troisième jour, au lever du soleil, j'entrai dans la ville, où cette arrivée si inattendue causa la plus grande terreur. L'insurrection n'avait été nulle part aussi violente qu'à Stade, et les habitants craignaient une vengeance qu'ils avaient bien méritée.

En effet, mes instructions portaient de les traiter sévèrement. À cette époque, ce mot voulait tout dire. Je reçus les magistrats et les principaux notables, et je me montrai sévère en paroles, pour me dispenser de l'être en actions. Je fis saisir partout les marchandises anglaises et les denrées coloniales, mais avec tous les ménagements que permettaient les ordres de l'Empereur. Chaque famille conserva sa provision de sucre et de café pour trois mois. Je défendis expressément toute contrebande et même toute communication avec la rive droite de l'Elbe. Mes postes, placés le long du fleuve, arrêtaient les bateaux qui voulaient aborder, les visitaient scrupuleusement, confisquaient les marchandises et ouvraient les lettres. Ces vexations augmentaient l'animosité des habitants et la terreur que nous leur inspirions; aussi, dans notre marche depuis Harbourg, les populations fuyaient à mon approche. J'en éprouvai pendant toute la route une tristesse inexprimable. La beauté du pays, le coup d'œil enchanteur qu'offrent les bords de l'Elbe dans cette saison, me donnaient l'idée d'un voyage de plaisir. J'aurais voulu n'inspirer que des sentiments de bienveillance aux habitants des charmantes maisons que l'on trouve à chaque pas sur cette route, et cette impression me rendait plus pénible encore le ministère rigoureux qui m'était confié.

Je me souviens surtout qu'un dimanche, en passant à Neunfeld, on me remit une lettre qu'on avait saisie sur un bateau qui venait du Danemark. Elle était adressée au ministre du village, et ses expressions entortillées la rendaient suspecte. Le ministre était à l'église; mais je ne pouvais m'arrêter. Je le fis mander; il vint avec toute la population. Je le pris à part la lettre à la main, et je ne doute pas que tout le village ne s'attendît à le voir fusiller. Les explications qu'il me donna furent satisfaisantes. Il me promit de renoncer à ces correspondances. Je suis sûr qu'il aura tenu parole, et surtout qu'il aura achevé son office de bon cœur.