Un autre jour, en visitant les bords de l'Elbe, je vis un bateau qui levait précipitamment l'ancre. J'appelai les hommes qui le montaient; ils ne prirent le large qu'un peu plus vite. Après avoir crié inutilement d'aborder et tiré plusieurs coups de fusil en l'air, je fis tirer tout de bon, et du premier coup un homme fut tué. C'étaient de pauvres habitants du pays, qui allaient tranquillement à la pêche. Ce malheur m'affligea, et, pour en prévenir de nouveaux, je recommandai aux magistrats de Stade de bien faire connaître aux habitants qu'ils devaient se soumettre aux consignes de l'armée française, et que cette soumission empêcherait toujours qu'on ne leur fît du mal. Je dois dire que personnellement, pendant le cours de cette mission sévère, je ne reçus que des marques de reconnaissance des principaux habitants; ils me savaient gré des soins que je prenais pour adoucir ce que leur position avait de pénible. Il est vrai que je pouvais leur faire beaucoup de mal sans crainte d'être désavoué; j'étais même en querelle à leur sujet avec le général Vandamme, qui, dans sa correspondance, me reprochait constamment de ménager ces gens-là et d'être leur dupe.
Au bout de trois jours, je reçus l'ordre de continuer mon mouvement jusqu'à l'embouchure de l'Elbe. Je transcris ici cet ordre:
Harbourg, le 5 mai 1813.
«Monsieur le général,
«L'Empereur met le plus grand prix à la position de Stade, comme poste militaire. Ordonnez de suite que cette ville soit mise à l'abri d'un coup de main. Je vais y envoyer un major de confiance pour y commander, et le chef de bataillon Vinache, directeur du génie, va s'y rendre. Ordonnez que mille ouvriers y soient requis et réunis pour demain et après.
«Aussitôt que vous aurez donné vos premiers ordres, partez pour faire une très-rapide excursion, afin de vous rendre maître du pays entre le Weser et l'Elbe; mettez-vous en correspondance avec M. le préfet de l'Elbe[57], qui sera établi demain ou après à Bremerworde.
«Faites exécuter ses ordres et appuyez de vos forces toute son autorité. Suivez la route de l'Elbe par Assel, Freyburg, Neuhans et Ottendorf, pour aller reprendre Cuxhaven, que l'on assure évacué par et les Anglais. Nous avons du monde à Carlsbourg, sur la rive droite du Weser; il faut agir avec célérité, mais toujours avec prudence.
«Poussez le capitaine Ducouëdick fort en avant, car tout semble nous annoncer qu'il n'y a plus de troupes ennemies dans le pays et qu'il ne s'y trouve que quelques restes de rebelles à faire passer par les armes. Quelques recruteurs et contrebandiers anglais sont tout ce qu'il y a à détruire, et ce ne saurait être ni long ni difficile.
«Chargez M. Pyonnier, directeur des douanes, de suivre de très-près le capitaine Ducouëdick, afin de faire de bonnes prises. Qu'il mette son monde sur des chariots; il a sans doute aussi quelques employés à cheval.
«Mettez à toutes ces dispositions une grande célérité, afin d'être de suite de retour sur Stade, si cela devenait nécessaire au bien du service. Laissez dans cette place une pièce de 4, un bataillon de marche et un demi-bataillon du 152e. Ils se garderont militairement tout autour d'eux, et bientôt ils seront renforcés. Ne dites à personne où et vous allez; annoncez aux magistrats qu'une colonne française, qui occupe Bremerlée, marche sur Cuxhaven, et qu'elle remontera l'Elbe vers Neuhans; que vous êtes chargé de la reconnaître et de la rallier; que vous ne serez absent que quarante-huit heures.