«Prenez avec vous un bataillon et demi du 152e avec le meilleur bataillon de marche, deux pièces de canon et tout ce que vous avez de cavalerie, ainsi que ce qui est à Zeven et à Bremerworde.
«Rendez-vous maître de tout le cours de l'Elbe, afin que les Anglais et les Hambourgeois soient de plus en plus gênés. Ils ne tarderont pas à être informés des succès de l'Empereur. Déjà la crainte et l'agitation règnent chez eux.
«Établissez pour notre correspondance des relais sous la responsabilité des magistrats et principaux notables. Faites prendre des otages au moindre retard ou à la première apparition de l'ennemi, si l'on ne vous prévenait pas.
«J'attends tout de votre âge et de votre zèle. On m'avait envoyé un autre général ici pour cette expédition; j'ai voulu vous donner la préférence. Vous répondrez à ma confiance, et je suis tranquille.
Signé: VANDAMME.
Je suivis ces instructions. En arrivant à Ottendorf, les rapports du capitaine Ducouëdick m'apprirent que les Anglais étaient encore maîtres des forts de Cuxhaven; les gens du pays assuraient même qu'ils paraissaient disposés à s'y défendre. Un lancier, que la peur troublait sans doute, prétendit qu'il avait vu les Anglais débarqués. Pour ne rien compromettre, je demandai au général Vandamme de m'envoyer un officier du génie dont les conseils pouvaient être utiles, et je marchai sur les forts. Rien n'annonçait la présence de l'ennemi; la route suit les bords de la mer, et la garnison anglaise pouvait apercevoir la marche de notre colonne, que j'avais formée sur deux rangs pour la faire paraître plus nombreuse. Les Anglais n'attendirent pas l'attaque et s'embarquèrent précipitamment sur deux bâtiments de guerre, d'où ils firent un feu très-vif sur nos troupes. Au milieu de ce feu, les voltigeurs du 152e s'élancèrent dans les forts, et je plaçai l'infanterie à l'abri derrière la berge, en défendant que personne se montrât. Nous restâmes sous les armes une grande partie du jour, jusqu'à ce que les Anglais fussent éloignés. Cette conquête n'aurait pas coûté un seul homme, si un capitaine de voltigeurs, dans l'ardeur de son zèle, n'eût été arborer au haut du fort trois mouchoirs de couleur en guise de drapeau tricolore. Cette bravade fut aperçue des Anglais, et un coup de mitraille mit en pièces le capitaine.
Le lendemain, l'officier du génie arriva. Je le chargeai de rétablir les forts dans leur premier état, de fermer les gorges du côté de la terre, de rouvrir les anciennes qui donnaient sur la mer, enfin de les mettre en état complet de défense. La garnison de chacun d'eux fut formée de quelques douaniers et de 100 hommes d'infanterie. Les rapports de ma cavalerie et ceux des autorités du pays m'apprirent que tout était tranquille entre l'Elbe et le Weser, et il n'était pas vraisemblable que les Anglais cherchassent à reprendre des forts qu'ils avaient abandonnés si promptement. Cependant je crus convenable de rester sur les bords de l'Elbe au lieu d'aller à Bederkesa, comme mes instructions m'y autorisaient, et j'échelonnai mes troupes entre Ritzebuttel et Neuhans. Je fis fort bien, car, au bout de deux jours, je reçus l'ordre de revenir en toute hâte à Harbourg. J'avais trente lieues à faire. Pourtant l'impatience du général Vandamme était telle qu'il s'étonnait de ne pas me voir arriver en vingt-quatre heures. Impatienté moi-même de ses continuels messages, et un peu inquiet de ce qui se passait à Harbourg, je quittai mes troupes; j'y arrivai seul dans la soirée du 12, et je compris alors le motif de tant d'empressement.
Après quelques jours employés en reconnaissances dans les îles de Harbourg, le général Vandamme fit enlever Wilhemsbourg, la plus grande et la plus importante de toutes. La brigade Gengoult s'y établit à la hâte le 11, et y fut laissée seule un peu légèrement peut-être. La position était trop importante pour que l'ennemi y renonçât aussi vite. Le 12 au matin, Tettenborn débarqua 1,200 hommes au nord de l'Elbe, et culbuta la brigade Gengoult. Le reste de la division Dufour rétablit le combat, qui se soutenait avec avantage, lorsque l'ennemi opéra un autre débarquement plus considérable à la gauche de l'île, à Rehersteig, et la division Dufour se trouvait fort compromise, si le prince de Reuss, qui était entré le matin dans l'île, ne fût arrivé à son secours. L'affaire durait depuis longtemps et nous perdions du terrain, quand le général Vandamme, saisissant habilement ce moment de crise si fugitif et si important à la guerre, fit cesser la fusillade et battre la charge sur toute la ligne. L'ennemi fut renversé en un instant. On prit six pièces de canon et 400 hommes; 400 autres, qui s'étaient jetés dans les barques, furent noyés ou tués. Cette journée nous assura la possession de Wilhemsbourg et la prompte reddition de Hambourg.
J'arrivai donc le soir même. Le succès avait ramené la gaieté; j'en fus quitte pour quelques plaisanteries sur ma paresse, comme s'il eût été possible de faire trente lieues en un jour.
Je continuai à rester chargé du commandement de l'aile gauche, et le lendemain je retournai à Marbourg. Cette position était défensive; elle avait pour but d'occuper les îles d'Hohenscham, d'Altenwarder et de Finkenwarder, d'empêcher toute communication entre les deux rives et de surveiller l'Elbe jusqu'à l'embouchure de l'Este. Ce service était pénible à cause du peu de troupes que j'avais à ma disposition. J'occupais les îles en camp volant, tantôt avec des postes, tantôt avec de simples patrouilles, dont la retraite était protégée par des troupes placées en banquettes derrière les digues. Malgré cette surveillance et la menace de fusiller les habitants qui iraient à Hambourg, les communications entre les deux rives étaient fréquentes. Si je ne réussis pas toujours à l'empêcher, je réussis du moins à me défendre des surprises que tentaient journellement les Suédois et les Anglais, et je ne perdis pas un seul homme. Le temps était affreux et mes troupes harassées. Je ne faisais pas cependant la moitié de ce que me prescrivait le général Vandamme. C'est un grand bonheur que d'avoir affaire à des chefs qui ne vous commandent que ce qui est possible, et une des difficultés de la guerre consiste à savoir obéir jusqu'à un certain point, sans compromettre ses troupes ni engager sa propre responsabilité.