Le Danemark, mécontent des exigences des alliés, avait déjà retiré ses troupes de Hambourg. Bientôt on lui demanda formellement la cession de la Norwége et un corps de 25,000 hommes, en lui offrant un dédommagement éventuel à prendre sur la 32e division militaire. Depuis nos nouveaux succès, ce dédommagement était devenu bien problématique, et le Danemark répondit aux alliés par un traité d'alliance offensive et défensive avec la France. Un général danois, que nous reçûmes à Harbourg avec les plus grands honneurs, vint aussitôt mettre la division du général Schuttembourg à la disposition du prince d'Eckmühl. Son assistance ne fut point inutile. C'était beaucoup d'empêcher les Hambourgeois de rien tirer du Danemark. Un corps de Suédois venait d'entrer dans la ville au départ des Danois. Notre flottille mit le feu à un vaisseau sur lequel ils étaient embarqués. Un assez grand nombre périt, et le prince royal de Suède, toujours occupé de ménager ses troupes, se hâta de les rappeler. L'animosité des Hambourgeois contre nous avait seule prolongé cette lutte inégale; mais les efforts ont un terme, et ce terme était arrivé. Dans la nuit du 28 au 29 mai, notre armée, maîtresse des îles et du cours de l'Elbe, commença le bombardement, et Hambourg capitula. Le 29, Tettenborn se retira sur Bergsdorf et Lunebourg avec 3,000 hommes de la légion anséatique, 1,000 Prussiens, 1,200 Mecklembourgeois et environ 2,000 Russes.

Pendant le bombardement, je fus chargé, conjointement avec le prince de Reuss, d'attaquer l'île d'Ochsenvarder, à la droite de Hambourg. Ce mouvement était bien combiné; il empêchait les troupes ennemies, qui occupaient ce point, de porter secours à la place, et il nous conduisait sur la direction que devait suivre le général Tettenborn en quittant Hambourg. Je traversai Harbourg, passai l'Elbe à Bullenhauss, et, le matin du 29, je rejoignis le prince de Reuss, déjà maître d'une partie de l'île d'Elbe. Dans la journée, l'ennemi l'abandonna entièrement et se retira sur Altegam. Le lendemain, je reçus l'ordre de me diriger sur Kirchemberg et Zollenspicher, et de marcher ensuite sur Bergsdorf, pour seconder l'attaque du prince de Reuss sur la gauche de cette ville, et couper la retraite à la garnison de Hambourg. Malheureusement, je me trouvais alors séparé du prince de Reuss, et nous ne pûmes concerter ensemble cette opération. J'avais de mauvaises cartes, et les renseignements du pays ne servaient souvent qu'à nous égarer. Au lieu donc de prendre la route de Curslach, qui mène droit à Bergsdorf, je remontai l'Elbe par Altegam, d'où je chassai l'ennemi après une affaire de tirailleurs. Il se retira en combattant jusque derrière le bras oriental de l'Elbe, où s'établit une fusillade qui dura toute la soirée. Les postes de la division Dumonceau, placés le long de la rive gauche, pouvaient, à l'aide des sinuosités du fleuve, observer l'ennemi; ils m'en rendaient compte et répondaient à mes questions. Cette communication de vive voix d'une rive à l'autre donnait à cette journée un caractère particulier que je n'ai jamais oublié. C'est dommage que ce fût une fausse manœuvre et une affaire qui n'aboutît à rien. Je couchai à Altegam, et, le lendemain, je pris enfin la route de Curslach, dont il fallut réparer le pont, que l'ennemi avait rompu en se retirant.

Tous ces contre-temps me firent arriver à Bergsdorf vingt-quatre heures trop tard. Le prince de Reuss y était depuis la veille, et la ville n'avait été défendue que le temps nécessaire pour assurer la retraite de la garnison de Hambourg, qui prit la route de Lauenbourg. L'affaire aurait été plus complète et le succès plus brillant si j'eusse été en mesure d'y coopérer. Les routes étaient couvertes de jeunes gens que le général Tettenborn avait forcés de marcher, et qui se sauvaient en jetant leurs armes. On voyait parmi eux des enfants de douze à treize ans. Nos soldats en eurent pitié: il y eut peu de victimes. Nos nouveaux alliés, les Danois, étaient déjà à leurs postes, et, en traversant la plaine, mon avant-garde, trompée par leur uniforme rouge, les prit pour des Anglais et leur tira des coups de fusil. Pour des alliés un peu douteux, le début n'était pas encourageant.

Le même jour, je fis mon entrée dans Hambourg à la tête de mes troupes en grande tenue. La ville était calme; la discipline bien observée. Nous mettions de l'amour-propre à montrer de si belles troupes aux habitants d'une ville qui avait cru la puissance de l'Empereur à jamais détruite. Aussi l'étonnement des habitants égalait-il leur tristesse. Le général Vandamme était rayonnant; à peine eut-il le courage de me reprocher ma fausse manœuvre de Bergsdorf. Le succès justifiait tout. Il donna le lendemain un déjeuner magnifique aux généraux et colonels de son corps d'armée chez Rinville, à Altona. La maison de ce restaurateur domine le cours de l'Elbe; c'est une des plus belles positions et une des vues les plus ravissantes qu'il y ait en Europe.

Le général Dumonceau s'établit à Bergsdorf; sa division était assez forte, et, comme il n'y avait pas de général de brigade, je fus envoyé près de lui. Cette mission me déplut, et j'aurais préféré passer à Hambourg ce temps de repos; mais les convenances personnelles comptent peu à la guerre. J'arrivai donc à Bergsdorf le 2 juin. Les troupes du prince de Reuss quittèrent les avant-postes avant d'être relevées par les miennes; il en résulta que les Cosaques donnèrent un peu la chasse aux vedettes danoises. Cette négligence, qui n'était pas de mon fait, me valut pourtant une réprimande du général Vandamme avec ce ton amical qu'il conservait toujours dans nos relations. S'il me grondait, c'était par intérêt pour moi; mais il n'y avait pas de négligences légères dans notre métier. Un seul instant pouvait faire perdre le fruit de plusieurs années de bons services. La réflexion était juste, et, trois mois après, il en offrit lui-même un triste exemple.

La division Dumonceau était composée de régiments provisoires; chacun de ces régiments, formé de deux bataillons, pris dans divers régiments et commandés par des majors. Cette formation, qui n'est pas régulière, est pourtant moins vicieuse que celle des bataillons de marche, car, au moins, toutes les compagnies d'un bataillon appartiennent au même régiment. Il y avait aussi des bataillons isolés et deux bataillons du 152e. Le total de la division pouvait s'élever à 8,000 hommes. Le général Dumonceau était un Hollandais au service de France depuis le commencement de la révolution. Le roi Louis l'avait nommé maréchal. L'Empereur, après la réunion de la Hollande, ne confirma pas ces nominations, et Dumonceau redevint général de division. Ce désagrément aurait irrité un caractère moins doux que le sien, mais on ne pouvait remarquer en lui un instant d'humeur ou de mécontentement. C'était un militaire instruit; du reste excellent homme, bon, obligeant et de la loyauté la plus scrupuleuse.

Nos avant-postes, placés le long du bras oriental de l'Elbe, s'étendaient jusqu'à Gestacht. Nous gardions aussi sur la gauche les bords de la Bille et les débouchés de la forêt de Sachsen. Je passais mes matinées à parcourir toute cette ligne pour apprendre le service à de jeunes soldats qui n'en avaient aucune idée. Cette ignorance n'était pas sans danger; un jour, en revenant à Bergsdorf avec le général Dumonceau, le poste avancé nous prit pour des généraux russes, et nous tira plusieurs coups de fusil sans même nous crier qui vive. Deux jours après je faisais une visite d'avant-postes avec une escorte assez nombreuse; les deux factionnaires de l'avancée me virent tranquillement passer devant eux, et se gardèrent bien de me dire qu'une vedette ennemie était à quelques pas de là, masquée par des broussailles. Cette vedette voyant une troupe à cheval s'avancer sur elle, tira un coup de carabine, et M. de Chabrand, mon aide de camp, reçut une blessure qui, heureusement, ne fut pas grave. Ce qui est impardonnable, c'est que l'officier de garde et le major qui m'accompagnait ne connaissaient ni l'un ni l'autre la position des avant-postes ennemis.

Après avoir mis Hambourg en état de défense, le prince d'Eckmühl se disposa à prendre l'offensive et à entrer dans le Mecklembourg pour menacer Berlin et appuyer le mouvement, de la Grande Armée qui avait pénétré en Silésie. Le général Dumonceau fut chargé d'attaquer l'ennemi en avant de Gestacht. Nos troupes se placèrent de bonne heure sur le terrain; les dispositions de l'ennemi annonçaient une forte résistance; les tirailleurs commençaient à s'engager sur toute la ligne, et je me préparais à faire avancer les colonnes et à placer l'artillerie, lorsque je remarquai un mouvement extraordinaire parmi les tirailleurs: le feu cessait, les pelotons paraissaient se réunir. J'y courus aussitôt; deux officiers, l'un français, l'autre russe, parcouraient au galop la ligne et se jetaient au milieu des combattants au péril de leur vie, en agitant des mouchoirs blancs et criant: «Armistice!» Ces officiers venaient du grand quartier général et apportaient la nouvelle de la suspension des hostilités. Je n'essaierai pas de peindre ce que fait éprouver un changement de situation si rapide et si inattendu. Passer du danger pour soi et pour les siens à la sécurité la plus complète, de l'agitation au repos; voir son but atteint, sa tâche remplie, le sort de la France fixé; s'attendre à retrouver bientôt son pays, ses enfants, ses liens les plus chers, au moment où l'on pouvait en être séparé pour toujours, et tout cela en un clin d'œil: c'est une impression à laquelle le cœur peut à peine suffire et que les paroles doivent renoncer à exprimer! Qu'on ne dise pas que ce n'était qu'un armistice; un armistice pour nous, c'était la paix, la paix assurée. L'Empereur avait annoncé que la paix était nécessaire, et qu'il traiterait après la première victoire. Cette victoire avait été obtenue; nous comptions sur une promesse que l'intérêt de l'Empereur lui-même devait garantir; enfin, les alliés désiraient la paix, et nous étions en mesure d'en dicter presque les conditions.

Avant de quitter le champ de bataille, je voulus aller rendre visite à ceux qui n'étaient plus nos ennemis. Je dépassai la ligne des avant-postes et je m'avançai vers les Cosaques. M. Allouis, chef d'escadron d'état-major, m'accompagnait. Comme il n'avait pas fait les dernières campagnes, il était moins accoutumé que moi à leurs étranges figures; il me conjura de ne pas aller plus loin, prétendant qu'il était impossible que ces gens-là sussent ce que c'était qu'une armistice et qu'ils allaient nous mettre en pièces. À peine se rassura-t-il en voyant nos soldats paisiblement à côté d'eux. Nous n'en fûmes pas moins très-bien reçus; après mille politesses réciproques, nous bûmes l'eau-de-vie ensemble, et, comme avec les peuples à demi sauvages, il n'y a pas de bon accueil sans présents, j'y laissai ma dragonne et j'en rapportai un très-beau fouet.

Nous retournâmes à Bergsdorf, et quelques jours furent employés à la ligne de démarcation des deux armées conformément à l'armistice. La division Dumonceau se rendit ensuite à Lubeck. Cette ville n'était occupée que par des Danois, et il n'était pas prudent de les y laisser seuls. Nous fûmes reçus à Lubeck encore plus mal qu'à Hambourg. L'esprit était le même, il y avait de plus le souvenir du pillage de la ville, en 1806. L'animosité était telle que la femme chez qui je logeais s'en alla à la campagne pour ne pas me voir; les précautions étaient prises en secret pour nous tenir en garde contre des concitoyens aussi peu affectionnés que les habitants de Lubeck. L'ordre ne fut pas troublé; ils se bornèrent à nous détester, et nous n'en demandions pas davantage.