Je commandais la 2e brigade de la 1re division[58]. Le général Philippon s'était acquis une belle réputation à l'armée d'Espagne par sa défense de Badajoz; je m'estimai heureux de servir sous ses ordres. Dès les premiers moments, je le trouvai inférieur à sa renommée, je crus me tromper; je me reprochais de le juger trop sévèrement, et je m'attendais du moins à le trouver sur le champ de bataille digne de la renommée qu'il avait rapportée d'Espagne. On verra qu'il n'en fut rien. La vérité est que le général Philippon avait près de lui à Badajoz un officier du génie fort distingué, qui dirigea la défense, et dont il eut au moins la sagesse de suivre les conseils; voilà comment se font les réputations!

Le colonel Préchamps, chef d'état-major, avait fait les guerres de la République, et, dix ans auparavant, il était premier aide de camp du maréchal Ney. Il avait de l'instruction, de la capacité, un caractère indépendant et frondeur, un esprit épigrammatique. Plus tard, il fut envoyé en Italie, où il resta jusqu'en 1813. Lorsque je m'engageai neuf ans auparavant dans un des régiments du corps d'armée du maréchal Ney, à Montreuil, le colonel Préchamps était son premier aide de camp. Je me retrouvais avec lui à Dessau, en 1813, dans des situations bien différentes. Le premier aide de camp du commandant en chef était toujours colonel; le jeune soldat était devenu général. Préchamps en riait le premier.

Ma brigade se composait des 17e et 36e de ligne; le premier de quatre bataillons, le second de deux seulement; le 17e commandé par le colonel Susbielle, le 36e par le major Sicard. Locqueneux et Feisthamel, tous deux devenus généraux de brigade, étaient capitaines au 17e.

Parmi les généraux des autres divisions se trouvaient Dumonceau, dont j'ai parlé; O'Méara, beau-frère du duc de Feltre; Doucet, colonel attaché à la place de Paris, qui devait son avancement à sa belle conduite à l'époque du complot de Mallet; Chartran, une des victimes de nos discordes civiles.

Je passai deux jours à Dessau; je logeais au palais avec le général Philippon. Le duc régnant était fort âgé; le prince héréditaire avait épousé une princesse de Hesse-Hombourg, dont il vivait séparé. C'était une personne agréable et gracieuse; je l'ai vue plusieurs fois ainsi que ses deux filles; elles portaient le deuil du frère de la princesse, tué à la bataille de Lutzen.

Au bout de quelques jours, nous prîmes des cantonnements dans les environs de Dessau, sur la rive gauche de l'Elbe. Je logeai au château de Radis, à deux milles de Wittemberg. Le maître du château et sa femme étaient de braves gens assez maussades. Une jeune nièce leur tenait lieu d'enfant; elle n'avait ni beauté, ni esprit, ni grâce. C'était jouer de malheur, car nous avions souvent rencontré des cantonnements bien différents. On a en Allemagne beaucoup de goût pour les Français; ils plaisent aux femmes et ne déplaisent point aux hommes. La vivacité de leur esprit, leurs manières galantes sont d'autant mieux appréciées qu'elles sont inconnues dans le pays. Bientôt les officiers, les soldats eux-mêmes, semblaient faire partie de la famille de leurs hôtes. Aussi, quoique nous fussions nourris aux frais du pays et qu'il en résultât des abus de tout genre, souvent notre départ a causé des regrets; mais il n'y avait rien de séduisant au château de Radis, et je n'ai pas eu le moindre mérite à consacrer tout mon temps aux deux régiments de ma brigade.

L'armée se composait de jeunes soldats auxquels il fallait tout apprendre, et de sous-officiers qui n'en savaient pas davantage. Les officiers valaient mieux; c'étaient les anciens cadres, dont la destruction avait été beaucoup moins complète en Russie que celle des sous-officiers. Une pareille armée, au moment d'entrer en campagne, aurait eu besoin de la surveillance continuelle de ses chefs, et, pour ménager le pays, on avait tellement étendu les cantonnements que l'on pouvait à peine réunir même les régiments. Les généraux cherchaient à remédier à cet inconvénient en visitant souvent les troupes, en donnant aux officiers supérieurs l'exemple de l'activité, en exigeant des rapports détaillés sur toutes les parties du service. Quand les exercices de détail furent terminés, je réunis plusieurs fois ma brigade, et elle ne manœuvra pas mal. Il fallait de plus apprendre aux sous-officiers à se garder militairement, à commander une patrouille, à faire un rapport; en un mot, nous nous préparions à lutter contre l'Europe entière, et jamais l'armée n'avait été plus novice, plus inexpérimentée.

On sait à quelles vexations étaient exposés les pays que nous occupions. À cet égard, du moins, les anciens errements s'étaient conservés, et la jeune armée de 1813 en savait autant que toutes celles qui l'avaient précédée. Malgré les ordres des chefs, nous n'entendions parler que de réquisitions de vivres, de fourrages, d'objets de toute nature. Il ne s'agissait, disait-on, que du bien-être des soldats; mais plusieurs officiers se servaient de ce prétexte pour rançonner les villes et les campagnes. Après avoir imposé d'énormes réquisitions, ils y renonçaient à prix d'argent. Je fus même obligé de porter plainte contre le troisième corps de cavalerie, qui prétendait mettre à contribution les cantonnements que j'occupais. Le général Vandamme se montrait sévère à cet égard. Aujourd'hui comte de l'Empire, général en chef, presque maréchal, le maintien d'une exacte discipline convenait à sa haute position. Il y eut donc peu d'abus au premier corps. Deux officiers de ma brigade voulurent se faire donner de l'argent dans leurs logements; je les punis, je les réprimandai plus fortement encore, et pour couper court à de pareils désordres, je donnai à ma brigade l'ordre du jour suivant:

Radis le 20 juillet 1813.

«Le général croit devoir rappeler à MM. les officiers que les habitants ne doivent aux troupes que la nourriture et le logement. Il défend, sous quelque prétexte que ce soit, que l'on fasse dans le pays la moindre réquisition.