«Le général rend trop de justice à la délicatesse de MM. les officiers pour les croire capables de prendre de pareilles mesures par aucun motif personnel; mais l'intérêt des régiments ne serait point une excuse qui pût les justifier, et elles seraient sévèrement punies.»
La dispersion des cantonnements ne nous permettait pas de nous voir souvent. Je l'ai toujours regretté. Il est important à la guerre que les généraux, les officiers d'état-major, les officiers supérieurs des corps, se connaissent, qu'ils soient ensemble dans de bons rapports, qu'ils puissent apprécier les qualités, les défauts de chacun, juger le degré de confiance que méritent leurs inférieurs, leurs camarades et même leurs chefs. Nous eûmes cependant quelques réunions pendant la durée de l'armistice. Chacun de nous donna dans son cantonnement de grands déjeuners, où nous invitions les autres généraux de la division, les aides de camp, les principaux officiers supérieurs. Nous passions ensuite le reste de la journée ensemble. Comme ces différents corps d'armée devaient se mettre en marche, on célébra cette année la fête de l'Empereur le 10 août au lieu du 15; et, à cette occasion, le général Lapoype[59], gouverneur de Wittemberg, donna un fort beau bal, qui se prolongea jusqu'au jour. Toute l'armée, toute la société de la ville et des environs s'y trouvaient réunis. On s'amusa beaucoup, et néanmoins ce ne fut pas un plaisir sans mélange. Ce même jour, 10 août, expirait l'armistice. Les négociations n'avaient pas réussi; la guerre allait recommencer; nous partions dans deux jours. Bientôt, toute la jeunesse, qui se livrait avec l'insouciance de son âge à l'enivrement de cette fête, allait être exposée à la mort, à des blessures cruelles, à la captivité. Qu'allait devenir cette armée si animée, si ardente, mais si jeune, si peu endurcie aux fatigues? Que deviendrait la France elle-même, affaiblie par ses derniers revers, et attaquée pour la première fois par l'Europe entière!
Ces graves réflexions troublèrent un peu la joie du bal.
Le 12 août, le 1er corps commença son mouvement pour se rapprocher de
Dresde. Les cantonnements avaient à peine duré un mois.
Avant de commencer l'histoire de cette seconde campagne, je dois dire un mot de l'armistice, de la position des deux armées, des projets de l'Empereur. On verra ensuite quelle fatalité paralysa ses efforts, et causa une fois encore la destruction de notre armée.
CHAPITRE II.
POSITION PENDANT L'ARMISTICE.—COMPOSITION DES DEUX ARMÉES.—PREMIÈRES OPÉRATIONS EN SILÉSIE.—PLAN DE NAPOLÉON.—BATAILLE DE DRESDE.
Je n'ai point parlé de la campagne de la Grande Armée pendant la reprise de Hambourg. On sait que l'Empereur ayant battu les alliés le 2 mai à Lutzen, près de Leipzick, sur la rive gauche de l'Elbe, les força de repasser cette rivière, d'évacuer Dresde et de se retirer en Silésie. On sait encore que les coalisés furent vaincus de nouveau à Bautzen et à Wurschen les 20 et 21 mai, et qu'un armistice fut conclu le 4 juin. Il n'est pas non plus de mon sujet de raconter les négociations qui eurent lieu à Prague pour la conclusion de la paix, sous la médiation de l'Autriche. Je dirai seulement que l'on ne put parvenir à s'entendre. L'Autriche avait déclaré qu'elle ne resterait pas neutre et qu'elle ferait cause commune avec la Russie et la Prusse, si les conditions qu'elle offrait n'étaient pas acceptées. Le 10 août était le terme fatal, et Napoléon n'ayant pas répondu aux propositions qui lui étaient adressées, les trois puissances lui déclarèrent la guerre.
La ligne de démarcation entre les armées belligérantes avait été fixée ainsi qu'il suit:
En Silésie, la ligne de l'armée française partait de la frontière de Bohême, suivait le cours de la Katzbach jusqu'à l'Oder; la ligne de l'armée coalisée atteignait ce fleuve au-dessus de Breslau. Un territoire neutre s'étendait entre les deux armées; la ville de Breslau en faisait partie. La ligne de démarcation suivait ensuite le cours de l'Oder jusqu'à la frontière de Saxe, puis la frontière de la Prusse jusqu'à l'Elbe, et le cours de l'Elbe jusqu'à la mer. Par ce moyen, tout le territoire saxon était occupé par l'armée française, et tout le territoire prussien par l'armée alliée. Les garnisons des places situées sur l'Oder et la Vistule, telles que Dantzick, Stettin et Custrin, devaient être ravitaillées tous les cinq jours.