Napoléon vint de sa personne, le 24, à Bautzen, et le 25, à Stolpen. Le mouvement de l'ennemi sur Dresde était alors bien décidé, et offrait l'occasion de livrer une grande bataille. Napoléon, persuadé que Dresde pouvait se défendre, avait le projet de passer l'Elbe à Kœnigstein, sous les derrières de l'armée ennemie; mais le 28, à onze heures du soir, on apprit que Dresde serait enlevée dans la journée du lendemain, si elle n'était pas secourue. Il ne suffit pas en effet de donner des ordres et de prendre toutes les mesures nécessaires, il faut que les ordres puissent être exécutés, et le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui, avec le 14e corps, défendait la place, écrivait: «qu'il ne pouvait résister plus longtemps avec une armée composée d'enfants, et qu'il allait être obligé de se retirer sur la rive droite de l'Elbe.» Il n'y avait pas un instant à perdre, et Napoléon prit sur-le-champ son parti. Il accourut à la défense de Dresde avec toute la garde, les 2e et 6e corps, et livra cette bataille que je vais raconter en peu de mots, bataille glorieuse et dont pourtant les suites ont été si funestes.

Il était sept heures du matin quand Napoléon, descendant des hauteurs de Weisse-Kirsch par la rive droite de l'Elbe, aperçut la position. Le 14e corps ne défendait plus les ouvrages que faiblement sur la droite. La redoute de Dippodiswalde avait été enlevée; celle de Freyberg allait avoir le même sort. L'ennemi se préparait à attaquer l'enceinte des faubourgs, et s'approchait déjà des palissades; sa ligne resserrait la place de tous côtés. La droite de l'Elbe, près du moulin de Striessen, se prolongeait sur la pente des hauteurs de Strehlen à Wolfuitz; la gauche devait s'étendre jusqu'à l'Elbe, à Priestnitz, poste confié au général Klenau, qui heureusement n'arriva pas. Les réserves occupaient les hauteurs de Lochwitz à Nœtnitz, entre l'Elbe et la Weisseritz, à moins d'un mille de la ville.

Napoléon entra seul à Dresde, et sa présence produisit un effet magique. Il alla visiter à pied toute la ligne des palissades. Le 14e corps le reçut avec acclamation. Sans perdre un moment, l'Empereur fit entrer la garde impériale. Le roi de Naples prit le commandement de l'aile droite, le maréchal Ney[62] celui de l'aile gauche. À deux heures, l'attaque commença sur toute la ligne. À gauche, la jeune garde enleva le mamelon des moulins de Striessen; au centre, la redoute de Dippodiswalde fut reprise; à droite, l'infanterie de Teste et la cavalerie de Latour-Maubourg obtinrent le même avantage. Le combat ne dura que quelques heures, et le succès fut complet. Dans la nuit, Schwartzemberg reprit la position qu'il occupait avant l'attaque des faubourgs. Il n'avait tiré aucun parti de ses forces, et un corps considérable fut laissé sans motifs en avant de Dippodiswalde. Dans cette même nuit, les maréchaux Victor et Marmont entrèrent à Dresde. Le 27 au matin, l'Empereur ordonna un grand mouvement sur la route de Freyberg, à notre droite; son but était d'empêcher l'ennemi de s'étendre à gauche pour se lier avec le prince royal de Suède, qui, s'il obtenait l'avantage sur le maréchal Oudinot, pouvait passer l'Elbe à Torgau. Il voulait en même temps enlever à l'ennemi la retraite sur Freyberg, pendant qu'à l'extrémité opposée le 1er corps s'avançait par la route de Pirna. Ainsi l'armée alliée aurait été rejetée dans les affreux chemins des montagnes qui conduisent à Tœplitz par Dippodiswalde et Altenberg.

La pluie, qui avait tombé par torrents pendant la nuit, dura toute la journée. Le combat commença au point du jour. À la gauche, la jeune garde enleva Grüne et disputa à l'ennemi le village de Reich pendant le reste du jour. Au centre, l'ennemi maintint sa position sur les hauteurs. On entretint une forte canonnade, afin de l'inquiéter et de l'empêcher de dégarnir son centre pour porter à sa gauche, qui, d'ailleurs, en était séparée par une vallée d'un difficile accès. Le véritable combat, comme je l'ai indiqué, eut lieu sur ce point. Le roi de Naples dirigea cette attaque avec son ardeur ordinaire. Lobda fut enlevé par le général Teste; les batteries des villages de Wolfuitz et Nustitz emportées par le 2e corps; l'infanterie enfoncée par les généraux Bordesoulle et d'Audenarde; la cavalerie dispersée par le général Doumerc. L'ennemi se retira précipitamment en nous abandonnant la route de Freyberg.

Ces deux journées sont au nombre de celles qui Honorent le plus l'armée française. Jamais elle ne montra plus d'ardeur et de dévouement. La jeune garde avait engagé le combat le 26; elle fut admirable, et son exemple électrisa le reste de l'armée. Le roi de Naples disait dans son rapport: «La cavalerie se couvre de gloire; les masses sont rompues à coups de sabre malgré la résistance la plus opiniâtre. L'infanterie aborde l'ennemi à la baïonnette; les généraux dirigent dans ces attaques difficiles la bravoure encore inexpérimentée des jeunes soldats.» Il n'oubliait que lui-même dans un éloge si bien mérité car on le vit charger en personne les carrés à la tête de nos premiers escadrons.

L'ennemi eut 20,000 hommes tués ou blessés. 10,000 prisonniers; on lui prit aussi 26 pièces de canon, des caissons, des drapeaux; quatre généraux furent tués ou blessés, deux faits prisonniers.

De notre côté, nous eûmes sept généraux blessés.

Pendant la bataille, un boulet de canon emporta les deux jambes du général Moreau, qui venait d'arriver et se trouvait en ce moment près de l'empereur Alexandre. Il mourut peu de jours après, à Laun, en Bohême. Nous admirions, comme tout le monde, l'ancienne gloire de Moreau; mais il était dans les rangs de nos ennemis, et c'est ce que les militaires ne pardonnent jamais.

Napoléon rentra le soir à Dresde, et sans penser à la fatigue de ces deux journées, sans prendre à peine le temps de sécher ses vêtements trempés de pluie, il fit ses préparatifs pour livrer une troisième bataille. Malgré les pertes des deux journées précédentes, l'armée alliée était nombreuse, et l'Empereur ne pouvait croire qu'elle songeât à la retraite. Ce fut cependant ce qui arriva. Dans la nuit du 27, Schwartzemberg prit la route de Bohême. La victoire était remportée, et, pour la compléter, Napoléon dirigea les différents corps d'armée à la poursuite de l'ennemi dans toutes les directions.

Je dois maintenant reprendre l'histoire du 1er corps jusqu'au 28 août, lendemain de la bataille de Dresde.