[55]: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui. Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le bain.
[56]: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.
[57]: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine et du moins raisonnable.
[58]: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer la comédie. Elle était mime... elle avait donc la possibilité de prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande, mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre, ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un plissement qui le rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.
[59]: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville prétendit que la statue assise de Voltaire, par Pigalle, ne devait pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée au grenier, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M. de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due. Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.
[60]: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg, s'écrie:
«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle; seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»
[61]: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le Dictionnaire de la Conversation, et qui est signée Jules Janin!... J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin. Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle. Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait des biographies et des articles qui frappent d'anathème, du moins par l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il dire que madame de Genlis est dans l'oubli le plus entier?... un sommeil de mort!... éternel!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont toujours dans une foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à sa biographie du Dictionnaire de la Conversation, l'auteur ne se doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la connaissaient pas, et redisent ce qu'on a dit sans approfondir aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la comtesse de Lancy, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune fortune que dix mille livres de rentes; il se maria secrètement et contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M. Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis fit surtout le bonheur et la fortune de madame de Genlis, en ce qu'il lui donna pour tante madame de Montesson?... C'est une ignorance profonde des faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle était sœur de la mère de madame de Genlis, de madame de Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de lui avoir donné madame de Genlis pour dame du palais. Ce n'est pas non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis gouverneur[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif. Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël, ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment particulier.
[61-A]: Elle ne fut jamais non plus gouverneur. C'est un mot qui courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a fait une sorte de journal-manuel intitulé: Leçons d'une Gouvernante.
[62]: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un vendredi de la première année de la rentrée de son mari au contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait la Chronique de Paris, et il était en seconde et même troisième ligne dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles amusèrent tout Paris, lors de Corinne et de Delphine, le cardinal Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.