Une autre coutume qui paraîtra étrange aujourd'hui, c'était celle des gants. Un homme ne portait jamais de gants, si ce n'est à la chasse, ou bien à cheval. Il était reçu qu'un homme ne devait rien craindre, pas plus le hâle qu'autre chose, pour la beauté de ses mains. Quant à elles-mêmes, il était censé qu'elles étaient toujours assez soignées pour pouvoir serrer la main de la femme la plus élégante. Et puis les hommes de la bonne société, à cette époque, n'allaient jamais à pied; ce qui faisait que des manchettes en point d'Angleterre ou en maline brodée pour l'été, et en valencienne ou en point d'Alençon pour l'hiver, étaient suffisantes pour vêtir la main d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants était tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire une promenade à cheval, et au retour entraient dans l'écurie pour y laisser leurs chevaux, S'ils oubliaient d'ôter leurs gants, les palefreniers avaient un droit dont ils usaient. L'un d'eux allait vite cueillir quelques fleurs, et venait présenter un bouquet à celui qui avait oublié d'ôter ses gants. C'était une amende à laquelle il fallait se soumettre. La même rigueur, chose plus étonnante, existait à la chasse du roi, ou à toute autre chasse chez des gens de haute classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au dernier cri du cerf qu'à l'étiquette de ses gants, arrivait les ayant aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende...
Cette dernière partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela seulement depuis Louis XIV, me ferait croire à une origine ignorée, mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi. L'amende qu'on imposait me porterait à le penser.
C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choquée bien souvent. J'ai parlé du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien en évidence, parce qu'ils veulent en imposer à eux-mêmes, et parlent avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par exemple, un homme croira parfaitement parler en disant très-haut: Taglioni a dansé comme un ange!—Déjazet a fait Frétillon en original.—Quant à Cinti, elle a chanté hier comme on ne chante plus, etc., etc.
Cette manière de retrancher l'épithète de madame ou de mademoiselle n'est aucunement de bon goût, et j'avoue que j'en ai été choquée. Cela va avec les reproches que l'abbé Delille fit à son ami le provincial, lorsqu'il lui dit: «Mon ami, ne demandez jamais du champagne, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans quoi les mauvais plaisants diront que vous dînez au cabaret.»
Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'après cela.
[96]: Je vais aller moi-même au-devant des objections qu'on pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle société, dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien repoussantes à voir. Je répondrai d'abord que ce n'est pas une raison qui combatte mon système que de me montrer, dans mon propre miroir, une physionomie étrangère parmi mes autres portraits... Les exceptions confirment les règles; et puis le détail que j'ai donné de cette scène montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les goûts avides voulant être satisfaits, jamais, à l'époque que je retrace, vous ne verrez une lutte corps à corps et sans frein entre un père et un fils, ou un frère et un frère. Je sais bien que toute cette histoire que je rapporte ici est de nature à fournir des arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je dirai à cette critique que les faits eux-mêmes répondent pour eux. Ainsi, à côté de madame de Logny, caractère qui partout, en tout lieu, serait regardé comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de candeur et de bonté dont les blanches ailes cachent comme dans un sanctuaire les fautes de leur mère. Trouvez aujourd'hui un pareil exemple!
[97]: Je parle de la généralité.
[98]: Les impressions que j'ai reçues dans ma jeunesse sont demeurées profondément gravées dans mon cœur. J'ai visité le château de Louvois avec des personnes qui avaient vécu dans l'intimité de madame de Louvois, et qui me parlèrent longtemps non-seulement d'elle, mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groupés autour de ma pensée le jour où j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai longtemps ignoré que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny n'étaient qu'une même personne.
[99]: Il était l'homme de Paris qui jouait le mieux les proverbes.
[100]: Prières pour la Passion. VIe station. Jésus sur la croix.