Les premières en ligne étaient madame Hamelin, mademoiselle Pérotin, mademoiselle Charlot, mademoiselle Lescot, une jeune personne charmante encore, appelée mademoiselle Anaïs Dubourg; mais celle-ci n'était que passagèrement à Paris, quelquefois en hiver. Il y avait encore quelques autres jeunes filles, parmi lesquelles je me suis placée comme je l'ai dit plus haut. Nous étions presque toujours au complet pour la grande contredanse, que nous dansions avec une bonne humeur qui amusait beaucoup M. Seguin: cependant ce jour-là elle paraissait ne s'arranger qu'avec peine.
—Mesdemoiselles, s'écria-t-il en se plaçant tragiquement au milieu du salon, songez-y bien; déterminez-vous promptement, sans quoi plus de bal le mardi jusqu'à l'année prochaine.
Cette menace fit son effet: elle fut plus active sur nous que les exhortations de nos mères; les petits amours-propres se turent à l'instant, les couples s'arrangèrent; mais ce soir-là il fut impossible de faire une contredanse autrement qu'à huit... Nous convînmes de redoubler d'efforts, pour que M. Seguin fût content de nous, et dans le fait cela alla à merveille pendant les quatre premières figures; mais lorsque nous fûmes à la cinquième, Julien, qui voulait rivaliser avec nous et jouer ses plus beaux airs, nous joua une nouvelle finale qu'il venait de composer sur l'ouverture du jeune Henri. Les premières mesures nous trouvèrent assez raisonnables; ensuite, lorsque, échauffées par la danse elle-même, et vraiment excitées par la pensée folle de cette chasse qui avait eu lieu le matin sur ce même parquet, toutes ces pensées nous revinrent tellement en foule, qu'à la première tournée, c'est-à-dire la première promenade, un rire général et prolongé se fit entendre, nous fûmes obligées de nous arrêter pour rire avec cet abandon de la jeunesse et cette joie franche qu'on n'a d'ailleurs qu'à quinze ans.
Seguin, qui nous regardait avec cette attention qu'on peut lui supposer, en connaissant son goût pour sa belle contredanse, nous demanda ce que nous avions à rire comme de jeunes folles, tandis que nos mères nous regardaient avec une expression qui nous promettait une réprimande au retour: cela nous rendit notre sérieux. La plus hardie des huit demanda pardon, et Julien, que notre interruption avait réveillé, reprit le balancé, ou plutôt la promenade, et nous recommençâmes.
Nous aurions terminé sans malencontre, si Seguin lui-même ne s'en était mêlé. Mais comme tous ceux qu'une idée domine, il fut bientôt livré à celle qui pour lui était bien plus que la danse: c'était la chasse; ainsi donc, aussitôt que Julien en fut à cet endroit de la contredanse où la fanfare est parfaitement imitée, Seguin, se croyant encore avec son lièvre, son renard et ses chiens, entonna lui-même la fanfare et se mit à la chanter à tue-tête... Il aurait fallu être de bronze ou de marbre pour résister à une pareille attaque de sa part. Nous nous arrêtâmes spontanément toutes les huit, et nous nous abandonnâmes au rire le plus joyeux, sans craindre cette fois les réprimandes, car nos mères riaient comme nous...
Enfin la contredanse se termina, et on quitta la maison de Seguin, riant encore et de la chasse du matin et du maître qui, non content du ridicule de la chose, nous en donnait presque une représentation, comme si l'on devait en être convaincu par lui-même.
SALON DE LUCIEN BONAPARTE,
COMME DÉPUTÉ ET MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.
1798.
Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, est de tous ses frères celui qui était le plus fait pour ramener en France le goût du monde et de la société[135]. Il était jeune, agréable, d'une tournure distinguée, et son esprit avait ce tour fin et gracieux qui plaît aux femmes: aussi avait-il des succès nombreux dans le monde, où il allait beaucoup... Il joignait à ces avantages un talent politique assez remarquable pour mériter une place distinguée, qu'il aurait obtenue si son frère n'avait été pour lui aussi hostile... Marié de bonne heure à une femme intéressante qu'il perdit trop tôt, il était père de famille, à peine âgé de vingt-six ans; il était alors commissaire des guerres, et, bientôt après, il entra dans la carrière de la députation. Fixé à Paris par des projets vastes et d'une profondeur que Barras était trop frivole pour deviner et Sieyès trop astucieux pour soupçonner (Qui oserait me jouer? disait le cauteleux vieillard), Lucien faisait un peu comme Alcibiade, qui coupait la queue de son chien pour occuper le peuple d'Athènes. Ce furent les soins de Lucien qui préparèrent le 18 brumaire. Il fut alors bien utile à son frère, qui plus tard, peut-être, n'aurait pas dû l'oublier.
Lucien logeait alors dans la rue Verte[136]. Il occupait une assez belle maison dans laquelle il recevait beaucoup, et ses réunions avaient toujours l'aspect d'une grande gaieté, et même de la frivolité. Madame Christine, comme nous appelions madame Lucien, était une bonne et charmante femme, désirant plaire surtout à son mari, et par-là lui prouver son dévouement et son affection en recevant bien également tous ceux qui allaient chez elle. Il y avait à cette époque une grande scission dans la société, bien qu'elle fût très-mélangée et confondue; il fallait un grand tact pour savoir démêler l'or pur de tout cet alliage. Lucien guidait sa femme dans son inhabile expérience, et souvent c'était ma mère qui le guidait à son tour.
En l'an VII, Lucien fut nommé député du Liamone, avec un autre Corse nommé Citadella, au Conseil des Cinq-Cents. Ce fut alors qu'il mit à exécution un plan pour faire revenir son frère et changer le gouvernement. Il reçut du monde. Sa sœur, madame Bacciochi, femme d'un esprit remarquable, mais acerbe dans ses manières, causait sans grâce, bien qu'elle eût été élevée à Saint-Cyr, et que cette éducation eût pour cachet particulier une douceur même affectée, une réserve outrée dans le maintien et la parole. Il paraît qu'Élisa Bonaparte avait failli à la règle; jamais femme ne renia comme elle la grâce de son sexe: c'était à croire qu'elle portait un déguisement. La chose était encore plus choquante à côté de sa sœur, ravissante créature alors de beauté et de toutes les perfections féminines dont la nature peut s'amuser à douer une femme dans un jour de bonne humeur. Quant à madame Bacciochi, elle parlait vite, très-haut et d'un accent bref et saccadé. Cette manière fut de tout temps la sienne, et je lui dois la justice de dire que ce ne fut pas un ridicule de princesse; elle l'avait avant que la pensée de la royauté ne vînt dans les projets de son frère. Elle avait aussi dès lors cette malheureuse manie d'établir pour conversation des thèses à soutenir; c'était odieux! Lucien aimait beaucoup madame Bacciochi: c'était celle de ses sœurs qu'il préférait.