Malgré ces défauts, madame Bacciochi avait de l'esprit, et beaucoup, et une instruction qui allait à son genre d'esprit, c'est-à-dire rudement administrée à cet esprit qui, à son tour, effarouché, n'en avait pris que ce qui lui avait convenu; quant au reste, néant. Cela faisait un singulier effet, lorsqu'une discussion était commencée. Madame Bacciochi, convaincue d'avoir lu tous les ouvrages savants sur une matière savante, entreprenait une longue thèse à soutenir contre le plus docte dans la matière qu'elle allait traiter, et fût-ce Berthollet pour la physique, Fourcroy ou Chaptal pour la chimie, Fox ou M. de Talleyrand pour la politique, madame Bacciochi ne reculait pas d'une ligne. J'ai vu des scènes bien comiques quelquefois, lorsque toute cette lecture mal faite, et conséquemment mal retenue, n'arrivait pas à l'appel que lui faisait la pauvre femme. C'était une des parties étonnamment dissemblables, au reste, qu'on avait à observer dans le salon de Lucien, lorsqu'il commença à l'ouvrir. Madame Christine était si douce et si patiente!... et puis elle ne savait rien!... Madame Murat n'était qu'une enfant, et était encore d'ailleurs en pension chez madame Campan, à Saint-Germain. Madame Leclerc, jolie, gracieuse comme les anges, ne songeait qu'à s'amuser; et Dieu sait qu'elle y songeait bien. Madame Joseph Bonaparte était retirée dans sa maison de la rue du Rocher[137], où son mari travaillait aussi, mais moins bruyamment que Lucien, pour le retour du frère absent. Madame Lætitia était à cette époque hors d'état de tenir une maison, surtout à Paris, et puis elle demeurait chez Joseph. Madame Bacciochi était donc la seule de sa famille que Lucien pût réclamer pour faire les honneurs de son salon parlant, car pour l'autre il s'en expliqua nettement avec sa sœur, et lui dit que sa douce et bonne Christine ne devait jamais entendre une parole amère... Il avait un noble cœur, Lucien! et une de ces âmes bien rares à trouver... ces âmes fortes et tendres en même temps... étincelantes de feu et trempées comme de l'acier... Napoléon l'a bien méconnu!

Il aimait dès lors ce que par la suite il a toujours protégé et cultivé, les arts et la littérature. Il fit à cette époque un roman que je ne lus que quelques années plus tard, et dans lequel il y a de bien belles pages. Je suis sûr que si Lucien voulait réimprimer Stellina, cet ouvrage aurait un grand succès.

Il recevait donc presque toute la littérature du temps; M. de Fontanes surtout était assidu chez lui, plus peut-être qu'aucun autre. La chose était naturelle; Lucien seul fut longtemps à s'en douter: il a la vue très-basse; madame Bacciochi parlait pourtant bien haut.

M. Félix Desportes, homme d'un charmant esprit, d'une altitude de bonne compagnie dans le monde qu'alors on recherchait beaucoup, était aussi un des intimes de la rue Verte. Parmi les députés, il y en avait des plus influents dans l'opposition contre le Directoire, mais dans l'opposition modérée; cependant on en voyait chez Lucien, qu'on croyait avec raison un républicain consciencieux, et il l'était en effet...: jamais il n'aurait aidé à l'écroulement de la république, j'en suis sûre.

On voyait donc chez lui Boulay-Paty, véritable apôtre de la liberté, reste de la Gironde, et vraiment patriote dans l'acception littérale du mot; Duplantier, Bergasse, Souilhé, Daubermesnil, Poulain-Grandpré. Mais ces hommes ne savaient rien de ce qui se préparait, et lorsque le 18 brumaire eut lieu et que Lucien voulut les faire marcher avec lui, il trouva en eux une résistance qui les fit au reste retrancher de la représentation nationale par une loi du 19 brumaire, rendue par le corps des représentants lui-même!... Ce fut un second 31 mai, à la mort près. C'était la seconde fois que la Convention, ce corps qui avait fait de si grandes choses au travers de ses horreurs, c'était la seconde fois que ce corps se mutilait lui-même dans son délire insensé.

Art. 1er de la loi rendue le 19 brumaire:

«Il n'y a plus de Directoire, et ne sont PLUS MEMBRES de la représentation nationale les individus ci-après dénommés.» Et ces noms étaient au nombre de soixante-deux!

Que devenait donc la représentation nationale? quelle était donc la forme de l'élection? quelle était enfin la constitution aux formes au moins républicaines, même sans le fond, qui permettait une pareille mesure?... Il est vrai qu'il n'y eut pas de constitution du tout ce jour-là.

Dans les soixante-deux éliminés[138], il n'y avait que cinq membres du Conseil des Anciens! Napoléon redoutait déjà la jeunesse... Cette particularité est remarquable. Lucien fut très-malheureux de cette mesure, car enfin c'était son parti.

À l'époque où nous sommes maintenant, en 1799, et puis ensuite en 1800, 1801 et 1802, c'est-à-dire lorsque Lucien était rue Verte, et puis au ministère de l'Intérieur, il était extrêmement gai de caractère et d'esprit: il aimait le plaisir, les arts, les fêtes, le spectacle, le mouvement enfin, mais le mouvement animé par une pensée intellectuelle, et non pas le mouvement du canard de Vaucanson[139]. Il aimait les parties en grand nombre; je me rappelle encore une course à Versailles, faite de cette manière... Lucien vint nous enlever, ma mère et moi, sans que nous fussions prévenues... Nous étions plus de vingt personnes, toutes de bonne humeur et toutes assez peu bêtes pour ne pas s'ennuyer mutuellement, et cela sans faire de l'esprit. Nous passâmes deux jours à Versailles.