Mais ce qui depuis m'est souvent revenu à la pensée, c'est le sentiment exprimé par Lucien sur Versailles à cette époque de 1799... Il voulait réparer, relever, rendre habitable enfin cette merveille des hommes; et pourtant il n'avait certes aucune prévision pour l'avenir... la République, au contraire, était sa pensée unique; et lorsque plus tard l'Empire vint à lui, on a vu comment il l'a reçu.—Mais il est de l'honneur de la France de ne pas laisser tomber en ruines cette merveille, disait-il, en parcourant comme nous ce palais avec une profonde tristesse, et voyant la désolation et l'abandon de ce beau lieu.
Lucien ne dansait pas, non plus que sa femme, et pourtant ils aimaient tous deux à voir danser et donnaient souvent des bals. Ceux de la vue Verte étaient plus amusants pour les jeunes filles comme moi que ceux du ministère; mais ceux-ci furent très-beaux, et vraiment le foyer d'où partit ce commencement du goût de la bonne compagnie et de société qui commençait alors à reprendre. Lucien l'aimait d'instinct par la finesse de son goût et de son esprit; mais deux personnes lui en donnaient en même temps presque l'ordre, sans pourtant le lui commander: l'une était ma mère, l'autre madame Récamier; madame de Staël lui répétait bien toutes les fois qu'elle le voyait.
—Mais, mon cher tribun, ouvrez donc votre salon! vous êtes si éloquent à la tribune, comme vous seriez admirable dans une belle discussion littéraire ou politique!
Lucien appréciait madame de Staël ce qu'elle valait, mais il la redoutait; tandis que madame Récamier, sans dire un seul mot, sans exprimer une volonté, sans donner un ordre, ne s'exprimant que par un sourire doux comme elle, ne prêchant que d'exemple, avait plus de crédit sur Lucien que madame de Staël avec son éloquence. De son côté, ma mère, dont le pouvoir était tout entier dans son amitié pour lui, lui montrait par l'exemple ce que c'était qu'une maison agréable, et la sienne se forma.
Il ne se fait pas de révolution dans un pays sans que de grands changements ne s'opèrent dans les habitudes du peuple de ce même pays. Cet effet avait été produit plus à Paris, je crois, que partout ailleurs; longtemps comprimés, longtemps retenus par une main de fer qui nous empêchait même de crier, nous sortîmes de cette captivité avec une soif de distractions et de plaisirs qui devint même une sorte de délire par la manière dont les plus raisonnables s'y livrèrent: ce fut comme après la mort de Louis XIV. Dazincourt dit à ce propos un mot fort heureux: il appela cette sorte de saturnale prolongée à laquelle nous nous abandonnions, la Régence de la Terreur[140]. En effet, qui aurait vu le bal des victimes aurait pu croire à quelque événement plus fâcheux pour la raison du peuple français.
Ainsi donc, tout en voulant ramener les bonnes et anciennes manières, on se laissait aller à des accès de folie qui n'avaient aucun nom. Les merveilleuses, qui souvent n'étaient pas des merveilles, des incroyables qui méritaient bien leur nom, non-seulement avaient inventé un costume, l'antipode du bon goût français; mais comme si le langage n'avait pas souffert assez de changements comme cela, ils entreprirent de tout réformer à leur tour pour tout recréer ensuite; mais pour détruire ce qui reste d'une base, il faut en avoir une en place avant de donner le premier coup de marteau, et certes les novateurs n'en étaient pas là.
Le bon goût de Lucien l'avait mis en garde contre ces erreurs complètes de toutes choses, et il exigea de sa femme qu'elle ne suivît pas la volonté de madame Germon pour s'habiller. En effet, une femme se mettant comme une merveilleuse était alors bien ridicule, il en faut convenir: des cheveux frisés en serpenteaux et lui couvrant les yeux; une robe étroite dont la jupe, taillée en pointe, collait sur les hanches et dessinait une taille souvent mal faite; cette jupe, presque toujours courte du lé de devant, de manière à laisser voir en entier les pieds et même le commencement de la jambe, tandis que le lé de derrière formait une demi-queue toute mesquine; ajoutez à cela des manches assez étroites pour rendre quelquefois le bras rouge, une taille tellement courte que souvent la moitié du sein se trouvait comprimée; et, pour comble de mauvais goût, cette robe ainsi faite était presque toujours de mousseline ou de percale. Ce que je ne comprends pas beaucoup, avec notre patriotisme outré qui nous faisait faire tant de dons patriotiques, nous ne portions que de la contrebande, enfin, car alors les filatures allaient fort mal. Il est vrai de dire que les révoltes dans le Midi avaient produit le bel effet de faire couper et brûler les mûriers, et que les vers à soie étaient morts; que le siége de Lyon avait détruit les métiers, et tué ou mis à l'aumône presque tous les ouvriers, et que nous n'avions guère de velours ni de soieries, et encore moins d'argent pour les payer... Oh! le bon temps que celui de la Terreur et celui qui le suivit!...
Mais les hommes avaient été plus extravagants que nous dans leurs différentes révolutions de modes; depuis 91 jusqu'en 1830, par exemple, les variations seraient curieuses à suivre: je me bornerai aux premières années.
À l'habit habillé, fait d'une étoffe qui souvent coûtait deux et trois louis l'aune, et sur laquelle on avait mis une broderie du prix de deux mille écus; à la coiffure frisée, poudrée; au linge garni de dentelles, aux bas de soie, aux escarpins vernis ayant la boucle de diamants, avaient succédé assez rapidement les cheveux abattus, quoique toujours poudrés, la cravate à grands nœuds, le gilet à grands revers, la redingote à petit camail, la culotte courte, le bas de soie, mais avec des bottes à revers, et, pour terminer, un petit chapeau avec une immense cocarde de rubans tricolores.
C'était ce qu'on appelait être en chenille... Les modifications[141] du temps qui s'écoula entre 92 et 95 ne valent pas la peine d'être rapportées... Je passe ensuite sous silence toute l'époque de la carmagnole et du bonnet rouge!...