Sous le Directoire, ce fut comme une autre folie... les jeunes gens le disputèrent aux femmes; on en vit qui se coiffaient comme elles, les cheveux partagés et lissés des deux côtés de la tête, et relevés par-derrière en tresse avec un peigne d'écaille; avec cela, un habit qui n'en était pas un, une redingote qui n'en était pas une, mais un vêtement quelconque, en drap presque toujours gris, lequel descendait un peu plus bas que les hanches, pour se terminer par deux poches qui formaient à elles seules les basques de l'étonnant vêtement, dont la couleur fade était relevée par un large collet de velours noir, ainsi qu'au bout des manches arrondies comme on en voit aujourd'hui; des culottes courtes, ou plutôt demi-courtes, et rattachées de côté par des flots de rubans. Cette élégante toilette était terminée par des bottes à retroussis, dont le cuir jaune était très-grand et fort échancré derrière; une cravate dans laquelle entraient certainement trois aunes de mousseline, et un chapeau à larges bords dont la forme, resserrée du bas, s'élargissait vers le haut. Cette façon de s'habiller a causé bien des malheurs; c'était une partie de Paris qui se mettait ainsi; c'étaient les hommes comme il faut, ainsi que nous disons en France. Il faut ajouter au costume une énorme canne.

Quant aux autres hommes, qui étaient bien aussi des gens comme il faut, mais non pas de la manière qu'il eût fallu l'être, ils portaient les cheveux en oreilles de chien, mais la queue, le chapeau à trois cornes quelquefois, l'habit à taille courte, le pantalon collant attaché au bas de la jambe avec beaucoup de rubans, les bas de soie et le soulier ne tenant que par l'orteil; la taille de l'habit excessivement courte, comme pour narguer les redingotes grises à taille longue.

Un an plus tard[142], les tailles longues étaient générales, la forme de l'habit n'était d'aucun temps: c'était un vêtement de drap faisant le tour du corps en le serrant beaucoup, avec de grands revers, de larges boutons de métal, et l'habit venant joindre d'en bas comme d'en haut par-devant, la culotte courte, les bas de soie rayés ou chinés, les bottes molles noires et vernies, mais ne venant qu'à mi-jambe, et fort évasées de l'entrée. Les habits, les culottes et les pantalons, les gilets, tout cela était fait de drap d'une couleur claire, et même tendre.

L'année suivante fut la plus féconde en ridicules inventions. Les hommes surtout étaient réellement semblables à de vrais pantins dans leurs changements presque à vue comme s'ils eussent joué la comédie.

La coiffure demeura toujours avec de la poudre pour les élégants. Derrière la tête, les cheveux étaient en queue fort courte, accompagnée de deux nattes rattachées avec elle. De chaque côté tombaient les oreilles de chien, balayant les épaules et le collet de l'habit, ce qui faisait qu'en un quart d'heure on était comme un garçon perruquier, d'autant mieux que les collets d'habits étaient alors excessivement élevés de derrière et de côté, puis s'abaissaient rapidement et venaient joindre les revers de l'habit, qui en formaient, pour ainsi dire, toute la taille. J'ai vu des incroyables, de ces jeunes gens outrant la mode, dont le devant de taille n'avait que deux boutonnières, et le gilet à peine la hauteur de deux travers de main. Le pantalon était en percale de couleur rayée, ou bien à fleurs, ou encore de basin à petites côtes: on prenait ordinairement plus d'étoffe pour faire un de ces pantalons que pour la robe d'une femme de grande taille; et toute cette étoffe venait trouver place dans deux petites bottines molles, évasées et échancrées. Le bout de la manche de l'habit arrondi sur la main, sur la tête un tout petit chapeau, à la main une canne en forme de massue, mais très-courte; au cou un immense lorgnon; et voilà la toilette du matin et quelquefois du soir d'un élégant de l'an VII.

À peine six mois étaient-ils écoulés que le pantalon était redevenu collant; et les bottes à la Souwarow, les cheveux coupés et sans poudre, l'habit aux basques étroites, avaient remplacé les bottines, le pantalon à la sultane, et le reste[143].

En 1800, le costume des hommes fut au moins tolérable, et puis on ne voyait pour ainsi dire plus que des uniformes... Mais lorsque les hommes mettaient un habit ordinaire, du moins était-il selon le bon sens.

Ce n'est pas sans raison que j'ai raconté toute cette suite de modes pour les hommes... Comment croire qu'en France, dans un pays où la terre fumait encore du sang fraîchement versé des martyrs de la Révolution, les hommes de cette même France ne pouvaient passer les jours que la Providence leur avait conservés, qu'à décider du plus ou moins de mérite de la coupe d'un tailleur!... Et l'on dira encore que les femmes sont légères!...

Lucien avait pour amis fort intimes alors Félix Desportes, M. Sappey, Rœderer, le comte de Châtillon, peintre aimable et spirituel, qui avait raillé et nargué la Révolution en employant son talent pour remplacer la fortune qu'elle lui enlevait; le lieutenant-général Frécheville, alors général de brigade; mon frère Albert de Permon, dont les talents apportaient tant de charmes dans l'intérieur d'une société amie; mon beau-frère, M. de Geouffre... puis M. de Fontanes, et tout ce qui alors faisait partie de la littérature bien pensante. On faisait des lectures, on récitait des vers: c'était là surtout le grand plaisir de Lucien. Sa diction était bonne, toujours juste même... mais sa voix était trop élevée, le diapason en était aigre et criard, et souvent désagréable lorsqu'il la forçait; mais dans la chambre, il faisait toujours plaisir lorsqu'il causait, lisait ou bien récitait quelque beau morceau de poésie...

Lorsqu'après le 18 brumaire Lucien fut nommé ministre de l'Intérieur, il annonça son intention formelle de recevoir encore plus régulièrement que dans la rue Verte. Des jours de réception intime furent désignés, ainsi que des réceptions générales; les artistes les plus distingués y furent admis. Tandis que Lucien disposait son hôtel du Ministère de l'Intérieur pour recevoir pendant l'hiver qui approchait, il achetait une terre dans le voisinage de Senlis, pour être en même temps auprès de Morfontaine et de Montgobert, propriété appartenant à sa sœur, madame Leclerc. Cette terre du Plessis-Chamand que Lucien avait achetée était triste et dans un lieu désert et tout stérile. C'était, répétait toujours un bon et excellent homme qui vivait dans la maison de Lucien, un pays de chasse. Merveilleuse raison pour déterminer un homme à acheter une terre quand de sa vie cet homme n'a mis une alouette en joue! et s'il l'eût fait, l'alouette ne s'en serait que mieux portée, ou du moins pas plus mal... D'après cela, on voit que les lièvres et les perdrix, vassaux de Lucien, étaient rassurés sur l'état de leur santé pour ce qui était de la mort violente... Quoi qu'il en soit, nous nous y amusâmes beaucoup pendant l'automne de 1799 à 1800. Madame Lucien était excellente personne et toujours heureuse de voir rire... Lucien n'était pas toujours avec nous pour nous autoriser dans la persécution que nous fîmes éprouver à ce pauvre Doffreville... qui devait plus tard avoir encore plus de reproches à me faire[144].