Nous revînmes à Paris très-contentes de notre voyage: ma mère était ravie; elle trouvait que Lucien faisait tout ce qu'il devait faire: il était maître de maison avec politesse et sans étonnement de la nouvelle fortune qui lui arrivait. Dans un temps où les enrichis et les parvenus étaient à l'envi plus insolents les uns que les autres, on savait gré à un homme que le sort favorisait ainsi de ne vouloir être aimé et remarqué que pour lui... Ah! c'est que Lucien était à deux bonnes écoles, et que, pour guider un homme, les conseils de deux femmes, lorsqu'elles sont ses amies, lui sont plus utiles que vingt années d'expérience.
La société de Lucien se formait d'une telle sorte et sur des bases si bien arrêtées, que ma mère, qui à cet égard avait le coup d'œil juste, me dit qu'il aurait, avant peu d'années, la maison du duc de Nivernais... Il en a l'aimable esprit et la politesse instinctive, disait-elle, et je suis sûre que ma prédiction se vérifiera.
Elle aurait eu raison si Napoléon n'eût pas tout brisé en envoyant Lucien en Espagne, et puis ensuite l'exilant en Italie.
J'étais un jour au Ministère de l'Intérieur avec ma mère: ce n'était pas un grand jour; nous préférions cela pour jouir de la conversation de Lucien et des hommes d'esprit qu'il réunissait chez lui ces jours-là. Ce même soir j'eus un plaisir que je n'osais pas espérer et que je désirais depuis longtemps: mademoiselle Contat était chez Lucien.
Je vais déclarer ici une singulière chose; c'est que cette circonstance est une de celles de ma vie, parmi celles ordinaires du monde, qui m'ont le plus vivement frappée comme impression et souvenir. J'avais vu mademoiselle Contat au théâtre, mais jamais hors de la scène. Je me la figurais toujours jolie, sans doute, mais cependant bien différente de ce qu'elle était au bout de ma lunette. Quelle fut ma surprise de voir une femme jeune encore, ravissante et fraîche comme une rose[145], des dents perlées, des yeux d'un noir de velours, et vifs, spirituels comme l'esprit même!
Ce soir-là on parlait spectacle; Lucien, qui aimait avec passion à jouer la comédie, invitait fort souvent les premiers artistes à venir le voir les jours ordinaires où il était plus à lui, pour causer avec eux... Ils en profitaient avec empressement, notamment Fleury, Lafon, mademoiselle Contat, mademoiselle Devienne et Dugazon: les autres y allaient aussi; mais je cite ceux qui y allaient plus assidûment. Ce même soir on annonça Fleury et Dugazon.
C'était une bonne fortune pour moi qu'on menait fort rarement au spectacle, et si rarement qu'en trois ans je n'y avais été que quatre fois: encore avais-je dû la représentation de Pinto de Lemercier à un hasard que je dirai plus tard. J'avais vu Fleury dans le Legs et Dugazon dans les Ménechmes. Je fus enchantée de le voir dans la chambre; mais Fleury me charma; je fus ravie de sa politesse du grand monde, de cet usage qui semblait inné en lui et que tout l'art du comédien ne donne jamais. Il contait et citait avec un charme tout particulier: ma mère l'avait connu autrefois à l'hôtel de Périgord, chez le vieux comte, oncle de M. de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup et lui témoignait une grande estime. Il avait conquis le vieux camarade du maréchal de Saxe par la vérité avec laquelle il jouait le personnage de Frédéric... Il était le héros de M. le comte de Périgord, et chaque fois que l'on donnait les Deux Pages, le comte, qui n'allait presque plus au spectacle, allait à la Comédie-Française pour voir Fleury.
Aussitôt que Fleury vit ma mère, il vint à elle, et la salua:
—Eh quoi! lui dit-elle en riant, vous me reconnaissez?
—Vraiment, je ne suis pas assez cruel à moi-même pour faire une telle faute, répliqua Fleury en saluant profondément avec toute la grâce qu'il mettait dans un salut tout ordinaire.