—Je suis engagée, répondit ma mère d'un air fort embarrassé, et je ne crois pas pouvoir accepter... mais le soir, si madame Lucien reste chez elle... alors...

Ma pauvre mère était au supplice; elle ne voulait pas dire devant Fleury qu'elle refusait de dîner avec une comédienne, et pourtant c'était la seule raison de son refus. Aujourd'hui, le préjugé est mort, surtout relativement aux grands talents, et c'est un pas vers d'autres améliorations qu'un préjugé aboli. Lucien, dont la position le mettait hors de ligne pour cette question, et qui, d'ailleurs, avait un esprit novateur et hardi, comprit ma mère sans l'approuver; et voyant mon extrême désir de connaître mademoiselle Contat, il engagea ma mère à venir prendre le thé avec madame Lucien le surlendemain. Albert nous fera un peu de musique, dit-il, madame de Parny nous dira une scène du Misanthrope avec Fleury, et nous aurons une petite soirée qui amusera mademoiselle Laurette; de plus, ajouta-t-il en se baissant vers ma mère et lui parlant italien, je ferai fermer ma porte, et nous n'aurons que le petit cercle habituel.

Ma mère accepta, et nous fûmes passer la soirée du surlendemain au Ministère de l'Intérieur, qui, alors, était à l'hôtel de Brissac, rue de Grenelle[149]. Nous y trouvâmes M. et madame de Parny, Dugazon, Dazincourt, Fleury, le général et madame de Frécheville, jeune et charmante femme, et de nos amis, M. de Fontanes et plusieurs hommes de lettres.

Cette soirée fit époque dans ma vie; je fus frappée de l'impression renouvelée que produisit sur moi mademoiselle Contat. C'était une personne dont la figure était sans doute charmante, mais pourtant ce n'était pas seulement par sa beauté qu'elle plaisait; et si jamais le vers de La Fontaine a été juste pour une femme, c'est pour mademoiselle Contat:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

C'était surtout gracieuse, en effet, qu'elle était; elle était cela plus que toute autre chose, car elle n'avait aucune noblesse dans la tournure ni dans la diction. C'était toujours Suzanne du Mariage de Figaro et Rosine du Barbier de Séville; et lorsque, plus tard, elle joua si admirablement la Mère coupable, c'est qu'il y a des réminiscences de Rosine dans la comtesse Almaviva, car elle n'avait pas non plus de sensibilité vraie. Elle en avait des éclairs, mais voilà tout; jamais d'abandon tout entier, jamais d'oubli d'elle-même. Je lui ai vu jouer l'année d'après une pièce de Demoustier avec Fleury, les Femmes; il fallait de la sensibilité, mais en même temps de la malice... aussi joua-t-elle de manière à enlever le public; elle soutint la pièce, qui ne valait rien, et que le public n'accepta qu'après l'avoir vu jouer par elle et par Fleury... Pour dire vrai sur mademoiselle Contat, les rôles pathétiques ne lui allaient pas; son organisation morale et physique s'y opposait. Elle avait du trait, du mordant, de la raillerie dans le plus charmant sourire et de la malice dans le regard; à l'appui de mon jugement, qu'on se rappelle les rôles qu'elle jouait le mieux: c'étaient la sœur du Philosophe marié, la tante de la Mère jalouse, Madame de Clainville, etc. Elle avait débuté dans la tragédie[150], mais elle y était mauvaise; elle quitta alors le cothurne et prit les jeunes amoureuses: cela ne lui allait pas encore; enfin elle rencontra juste dans les grandes coquettes et les mères nobles, ainsi que les demi-caractères, comme dans le Mariage de Figaro.

Elle était fille d'une blanchisseuse qui demeurait dans le faubourg Saint-Germain, et blanchissait madame Molé et madame Préville. Louise Perrin[151], alors jeune fille, jolie comme un ange, portait le linge de ces deux dames à la place de sa mère; le timbre de sa voix, le mordant de son accent, sa ravissante figure, frappèrent un jour à un tel point madame Préville, qu'elle lui proposa de lui donner des leçons; elle le demanda à sa mère, qui y consentit. La jeune fille débuta dans le rôle d'Atalide de Bajazet, mais elle n'eut aucun succès. Cependant, protégée par madame Molé et madame Préville, elle parvint à entrer à la Comédie-Française, mais pour les rôles secondaires. Sa beauté, au reste, lui avait depuis son entrée dans le monde mérité une réputation des plus brillantes; et, pendant quelques années, elle se contenta de l'approbation de M. le président Maupeou, et surtout de celle du comte d'Artois, qui la goûtait fort, ainsi qu'on le sait.

Les rôles dans lesquels mademoiselle Contat n'eut d'émule que mademoiselle Mars étaient ceux des pièces de Marivaux; mais outre ceux-là, il y avait le Mariage secret, de Desfaucheret, les Femmes, de Demoustier, la Mère coupable; le rôle de madame Évrard, dans le Vieux Célibataire, où elle était admirable; enfin Elmire, Célimène, et la belle Fermière, rôle froid et ennuyeux qu'elle animait à merveille.

Je ne suis pas de ceux qui prétendent qu'il n'y a rien de bon que ce qu'a produit leur temps; je conviendrais donc du fait, s'il existait. Mais, en disant qu'une fois mademoiselle Mars retirée du théâtre nous n'avons plus de comédie, je dis une triste vérité, et d'autant plus triste qu'elle est réelle; mademoiselle Mars fut, au reste, selon moi, bien supérieure à mademoiselle Contat dans quelques rôles. Je l'ai vue jouer pendant dix ans, et certes je l'ai pu juger, et j'ai reconnu que mademoiselle Mars avait une supériorité positive. Dans Célimène du Misanthrope, par exemple, rien n'a égalé mademoiselle Mars. Peut-être mademoiselle Contat était-elle plus universelle et jouait-elle plus de genres différents; encore la chose n'est-elle pas démontrée.

Mais ce qu'elle jouait bien aussi, il faut en convenir, comme elle le jouait!... Fleury avait raison d'en être enthousiasmé. Elle le secondait à ravir dans le Cercle, dans la Gageure... Comme elle jouait madame de Clainville! comme Fleury jouait le rôle de M. d'Étieulette! C'était avec une vérité incisive qui produisait l'illusion la plus parfaite.