Mon frère et ma mère m'avaient conté tout cela avant la soirée que nous allions passer au ministère de l'Intérieur: car je ne connaissais pas mademoiselle Contat, n'allant presque jamais au spectacle, ainsi que je l'ai dit; je ne l'avais vue que dans Pinto.

Personne n'était plus aimable que mademoiselle Contat dans un salon où elle était à son aise. L'impératrice Joséphine, qui l'aimait beaucoup, l'invitait souvent à déjeuner. Eh bien! je l'ai retrouvée aux Tuileries: ce n'était plus la même femme.

—Ici, me disait-elle aux Tuileries, il y a quelque chose qui me serre le cœur, et je ne puis parler.

Un fait que Fleury raconta le même soir à ma mère l'attira vers mademoiselle Contat. La reine Marie-Antoinette[152], désirant voir jouer la Gouvernante, un drame dans lequel le principal rôle a sept cents vers, fit demander la pièce, et en même temps exprima le désir que ce fût mademoiselle Contat qui jouât le rôle de la gouvernante, et seulement l'avant-veille de la représentation. Mademoiselle Contat ne connaissait pas le rôle; elle l'apprit, et le joua comme alors elle jouait tout, admirablement. La Reine lui en ayant fait témoigner son contentement:

«J'ignorais jusqu'à présent, écrivit mademoiselle Contat en répondant pour remercier la personne qui lui avait transmis les ordres de la Reine, j'ignorais où était le siége de la mémoire, je sais maintenant qu'il est dans le cœur.»

La Reine fit courir cette lettre: elle fut connue; et lorsqu'en 1793, les monstres qui ne voulaient de célébrité en quelque genre que ce fût eurent besoin d'un prétexte pour marquer d'un D[153] en encre rouge la première feuille de la condamnation de mademoiselle Contat, ils parlèrent de cette lettre, et elle fut un motif pour condamner à mort les deux sœurs, Louise et Émilie (Mimi) Contat.

Toute la Comédie-Française était extrêmement royaliste, c'est-à-dire l'ancienne; car la nouvelle, au contraire, était toute révolutionnaire.

Mademoiselle Contat avait un ton parfait: elle n'était ni interdite ni familière lorsqu'elle se trouvait dans un cercle qui n'était pas le sien. Ce même soir où je la vis chez Lucien, tout à fait librement, elle me parut charmante. Sa ressemblance avec ma mère était surtout dans la même finesse de regard et de sourire. C'était frappant.

Tous les acteurs de la Comédie-Française adoraient Lucien. Depuis un an, il avait fait plus de bien que ses prédécesseurs en dix ans: il avait rétabli les pensions, avait trouvé le moyen de payer l'arriéré, et l'avait fait... et puis il promettait encore du bien pour l'avenir...; ensuite il raisonnait si bien de leur art!

—On dirait qu'il a été toute sa vie à l'étude de ce qui nous occupe, disait le même soir mademoiselle Contat.