J'ai dit, je crois, que Dazincourt était aussi chez Lucien. On a dit de lui et de Dugazon qu'ils étaient tous deux d'excellents valets, dont l'un mangeait toujours à l'office et l'autre quelquefois au salon. En effet, Dazincourt avait un ton parfait et une tenue qui se retrouvait même sous le grand chapeau de Figaro sans lui faire rien perdre de sa verve comique. Jamais trivial, il ne plaisait pas à de certains esprits autant que Dugazon avec ses lazzis et ses mots comiques, à la vérité, mais hors du rôle et faits par lui. Ce furent eux qui mirent à la mode ce mot assez drôle contre Dazincourt: «Il est bon comique, PLAISANTERIE À PART.» Dans le monde c'était tout à fait un homme comme il faut; ce n'était plus le comédien bien élevé, c'était entièrement l'homme du monde. Sa biographie est singulière.
Dazincourt était fils d'un négociant riche de Marseille, nommé Albouis[154]. Le fils sentit que le commerce n'était pas son fait, et le dit à son père, qui eut le bon sens de le comprendre; il l'envoya à Paris pour y être placé auprès du maréchal de Richelieu, qui prenait intérêt à leur famille. Le maréchal lui confia l'emploi de mettre en ordre les papiers nécessaires à ses Mémoires; cette besogne ennuya le jeune homme comme les comptes en partie double. Un jour il sortit et ne revint pas: il avait été s'engager à Bruxelles dans la première troupe dramatique, dont le directeur s'appelait d'Hauvelaire et était homme d'esprit et de talent, qu'il trouva. En 76 il débuta à la Comédie-Française dans Crispin des Folies amoureuses: ce fut alors que, selon un usage général, il changea de nom et prit celui de Dazincourt[155]; aimé du public, chérissant son art, le cultivant non pour gagner de l'argent, mais pour mériter une couronne, Dazincourt devint l'idole du public lorsqu'il eut joué Figaro. Marie-Antoinette le choisit pour son maître, et le directeur de son spectacle de Trianon; mais les leçons de Dazincourt devaient demeurer sans fruit avec elle. Attaché de cœur et de reconnaissance à la famille royale, Dazincourt ne cachait pas ses sentiments: aussi fut-il décrété d'arrestation et son dossier marqué de la lettre fatale D par Fouquier-Tinville. Il pouvait s'échapper, étant prévenu à temps; mais il refusa, et alla rejoindre ses camarades, qui marchaient vers l'échafaud peut-être, et dont il voulut partager le sort: il était, lorsque nous le rencontrâmes chez Lucien, dans le plus beau moment de sa vie théâtrale et fort aimé du public. Ce fut à peu de temps de là qu'il gagna à la loterie un quaterne, de cent cinquante à deux cent mille francs.
Dugazon était un bon homme, malgré son air méchant et son humeur de matamore. La bonté était native en lui, et le bien qu'il faisait en était une preuve[156]: il n'avait rien à lui. Il fut entraîné dans la tourmente révolutionnaire, fut fait aide-de-camp de la commune de Paris, et ce fut tout. Seulement, peut-être, fut-il craintif pour faire le bien.
À sa rentrée au théâtre, il eut une scène plaisante avec le parterre. Lucien lui dit de nous la raconter.
—Après la terreur, la France fut plus heureuse, mais surtout plus tranquille, je n'en puis disconvenir, quoique je sois fidèle à mes vieilles amitiés, disait Dugazon avec cet air burlesque que lui connaissent ceux qui ont pu le voir... Il rentra donc à la Comédie-Française, qui, alors, jouait à Favart concurremment avec les comédiens de la Comédie italienne, et il rentra dans le rôle de Crispin des Folies amoureuses. Il était bretteur, et bretteur connu; mais, malgré sa réputation, vingt jeunes gens à collet noir, comptant peut-être sur leur force et leur nombre, voulurent contraindre Dugazon à chanter le Réveil du Peuple.
—Je ne sais pas chanter, répondit-il avec une sorte de grondement qui annonçait un orage.
Les cris cessèrent... mais un moment; bientôt ils reprirent plus furieux que jamais. Dugazon s'avança sur le bord du théâtre, et répéta d'une voix forte:
—Messieurs, je ne chante que rarement, quand cela me plaît, mais jamais quand je ne le veux pas.
—Il faut qu'il chante! s'écrièrent quelques furieux.
—Oui! oui!...