Sa mère vint aussi de Lyon; c'était une dévote, mais une vraie sainte. La maréchale de Mouchy la fit aller au spectacle: vrai miracle pour cette bonne vieille qui de sa vie n'y avait été!... Elle alla voir Athalie: on avait choisi cette pièce. La pauvre bonne femme crut lire dans sa Bible; et tout à coup, au grand amusement de toute la salle, elle tomba à genoux dans la loge de la maréchale; et, faisant le signe de la croix à haute voix, elle entonna une prière.

Mademoiselle Devienne, adorée du public, de ses amis, dont elle faisait le charme, se retira trop tôt pour Tous de la scène. Elle épousa M. Gévaudan, dont elle a complété la félicité en consentant à prendre son nom.

Mademoiselle Lange était la cinquième prisonnière des Anglaises avec ces dames; elle était ravissante de beauté, mais moins bonne actrice que celles que je viens de citer. Elle jouait les amoureuses avec un talent qui était doublé par sa charmante figure et un organe enchanteur... Cette physionomie touchante, cette parole harmonieusement accentuée, eurent un grand effet sur un tribunal entier, à peu près vers le temps de la première année du Consulat.

Un Américain était lié avec mademoiselle Lange, et devait l'épouser. Le mariage n'eut pas lieu, et cet homme voulut partir pour Philadelphie et emmener une petite fille, nommée Palmyre, que mademoiselle Lange voulait garder. L'affaire, portée au tribunal, fut au moment d'être jugée contre mademoiselle Lange, et l'enfant au moment de lui être enlevé. Aussitôt que mademoiselle Lange apprend cette nouvelle, elle part de chez elle à peine vêtue, avec sa fille dans ses bras; elle arrive au Palais-de-Justice, et là, courant précipitamment à la salle où siége le tribunal, elle se jette à genoux devant les juges, en leur tendant des mains suppliantes...

—Grâce! leur crie-t-elle; grâce! c'est pour une mère! une mère au désespoir!... Laissez-moi mon enfant!... Je ne lui demande rien, à cet homme; qu'il parte!... qu'il s'éloigne! peu m'importe! mais, mon enfant, laissez-le-moi!

Et ce cri, partant de l'âme brisée d'une mère, alla toucher celle du juge et lui rappeler que lui aussi était père, et que sa femme mourrait de sa peine s'il lui enlevait son enfant.

La petite Palmyre[33] fut rendue à sa mère.

À quelque temps de là, un riche fabricant de voitures établi à Bruxelles vient à Paris, voit mademoiselle Lange, s'enflamme pour elle, et l'épouse en la mettant à la tête d'une fortune de deux cent mille francs de rentes.

Le père Simon, père du fiancé, apprend cette nouvelle, monte en voiture, vient jour et nuit pour empêcher le mariage ou donner sa malédiction au fils désobéissant.—Il arrive à six heures du soir, ne trouve pas son fils. Ne sachant où le chercher, il s'imagine que la Comédie-Française est le lieu le plus sûr pour l'y trouver. Rien de tout cela; on jouait la Belle Fermière: c'était mademoiselle Candeille qui jouait le rôle et qui avait fait la pièce. Le vieux Simon avait la vue basse; il ne voit pas que mademoiselle Candeille a quarante ans, il en devient amoureux comme un fou, et l'épouse avant que son fils fût revenu de la campagne, où il avait été passer sa lune de miel.

N'est-ce pas là une belle et morale histoire?