Quant aux hommes, je ne puis vous en dire que ce que chacun sait: Fleury est connu pour l'homme le plus remarquable, comme portrait de la cour de Louis XV, que nous ayons eu depuis cette même époque. Sa bravoure, sa loyale conduite, l'ont fait autant estimer dans le monde, que son beau talent le faisait aimer et applaudir à la scène.
J'ai parlé des bals publics (il n'y en avait pas d'autres), et surtout du bal des Victimes. J'ai parlé du tour étrange que cela donnait à notre société, à peine sortie de son lourd et pénible sommeil. Les autres bals étaient, comme celui de Thélusson, composés à peu près de la meilleure société de Paris... Il y avait encore bien des lieux de réunion que j'ai cités dans mes Mémoires, mais que j'ai détaillés: Frascati, le pavillon de Hanovre, où l'on se rendait après l'Opéra ou tout autre spectacle. On y allait en grande toilette quand cela se trouvait; mais on préférait, par instinct, le négligé; toutefois il était égal qu'on fût en grande toilette. On y allait en masse, quelquefois vingt-cinq de la même société.
Ces lieux de réunion étaient agréables, en ce que presque chaque jour on y retrouvait ses connaissances. On se rendait visite à Frascati; on s'y retrouvait; on s'en allait ensemble souvent pour achever la soirée chez soi et prendre une tasse de thé, en causant sur les victoires de chaque jour.
C'était encore une drôle de chose que ce qu'on appelait un thé; il y avait, savez-vous, quelque peu de celui de madame Gibou; il y avait de tout, depuis du riz jusqu'à des petits pois, c'est-à-dire des daubes, des pâtés de foies gras, etc.; et quelquefois le thé lui-même était oublié et remplacé par du vin de Champagne. Il valait encore mieux le boire à la place du thé que de le mettre à la suite du bal des Victimes... Quelque distance que les années aient mise entre ma pensée et cette insouciance, je ne puis la contempler, même de loin, sans que mon cœur en soit serré.
Ce n'est pas ainsi qu'a agi, il y a quelques années seulement, un ami dont je suis fière, le marquis de Balincourt. Je veux raconter ce fait; il ira bien en regard de ces enfants qui dansaient sur les planches encore tachées du sang paternel et maternel.
Madame la marquise de Balincourt[34], mère du marquis Maurice de Balincourt, que nous connaissons tous à Paris, fut arrêtée dans sa terre de Champigny, et conduite dans les prisons de Sens avec sa fille, âgée de trois ou quatre ans... Elle était jeune, belle, riche et noble: que de titres alors pour mourir! Aussi les monstres la condamnèrent-ils... Mais elle avait la rougeole... Elle fut assez heureuse pour échapper par la mort à la mort même, et elle expira dans les bras de sa pauvre petite fille la veille du jour où elle devait monter à l'échafaud.
Elle fut enterrée, mais non dans la fosse commune. Le fossoyeur mit le corps à part, dans un petit champ qui depuis était devenu un jardin particulier.
Tant que dura l'enfance et la jeunesse de M. de Balincourt, les recherches relatives au corps de sa mère ne purent être faites avec le même soin qu'il y mit ensuite. Élevé par une aïeule dont la piété était vraiment sainte, il apprit d'elle tout ce qui fait un noble cœur, et surtout que c'était une chose sacrée que les restes de nos pères.... Cette croyance fut donnée à une âme que la nature avait formée la plus aimante et la meilleure, la plus fidèlement attachée à ses devoirs que j'aie rencontrée enfin dans ma longue carrière, et dans mon observation du monde. L'amitié ne m'aveugle pas; elle n'est plus partiale au bout de vingt-six ans d'une amitié constante.
Lorsque monsieur de Balincourt eut atteint l'âge où lui-même pouvait diriger les recherches de l'objet important qui l'intéressait, il s'y livra avec une ardeur qui n'étonna pas ses amis. Le souvenir qui lui était resté de sa mère m'avait toujours étonnée... Extrêmement jeune lors de la catastrophe qui l'avait privé d'elle, il se rappelait les moindres circonstances qui se rattachaient à cette mère adorée.
—Regardez-la, me disait-il quelquefois en me montrant un très-beau portrait d'elle qui était dans le salon de son château de Champigny, regardez comme elle est belle! Eh bien! elle était encore meilleure! Son cœur était un sanctuaire où l'amour maternel brûlait dans toute sa force... Je ne pouvais apprécier tout ce que valait une telle mère lorsqu'elle vivait; je n'ai senti le prix de ce trésor que lorsque je l'ai perdu...; mais le souvenir de ses caresses et de ses soins, de cette surveillance sévère et douce en même temps qu'une mère peut seule exercer, voilà ce qui est gravé dans mon âme pour n'en jamais être effacé!... et je veux retrouver ses restes, pour que les malheureux qu'elle secourait dans le pays, ceux qui l'aimaient pour ses grâces, sa beauté et son angélique douceur, viennent prier avec moi sur le tombeau de cette victime bien innocente d'un temps d'horreur.