C'est une vérité que madame la marquise de Balincourt était une belle personne[35]. Ce portrait, qui était dans le salon du château de Champigny, en donnait une ravissante idée. Elle était blonde comme son fils, ayant les traits plus délicats, ainsi qu'il appartient à une femme, mais cependant ayant beaucoup de lui dans la physionomie, surtout dans le regard: c'est le même œil bleu, bien fendu en amande...; le même regard prolongé et appuyant sur celui qu'il cherche, et ce sourire doux et bon qui éclaire toujours d'un jour favorable celui qui le donne. Elle est mise à la mode du temps: un petit chapeau vert avec des plumes vertes et roses. Ce petit chapeau vert était placé sur le côté et laissait voir les beaux cheveux blonds de la marquise, tombant en grosses boucles sur un cou blanc comme de l'ivoire, qu'on apercevait au travers d'un immense fichu de gaze de Chambéry, placé en dedans d'un habit en drap vert avec des retroussis amaranthes et des brandebourgs en or, fait enfin comme un uniforme... C'était un habit pour monter à cheval, comme on en voit à l'époque de madame de B.... ou de madame de Lignolles. Ce costume allait à merveille à madame de Balincourt.
Mais tandis que son fils usait tous les moyens que lui donnaient une belle fortune et une activité sans égale, parce que son intention était vraie et soutenue, tandis qu'on cherchait, qu'on tentait une fouille dans un jardin que le maître, après s'être fait prier, cédait pour une somme d'argent, le temps s'écoulait, et l'espoir de M. de Balincourt devenait presque nul à la vue de tant de recherches infructueuses. Ce résultat lui causait une vive peine, et ceux qui le connaissent comme moi le comprendraient facilement.
Tout à coup il reçoit une lettre de Sens de M. l'abbé Carlier, chanoine du chapitre de la cathédrale, et fils de l'ancien intendant du marquis de Balincourt le père. C'est un bien digne prêtre, et aussitôt qu'il apprit le sujet des recherches que faisait faire M. de Balincourt, il s'unit aux chercheurs et finit enfin par découvrir dans la ville un homme précieux pour une telle besogne. C'était le fossoyeur qui enterrait les victimes de ce règne de sang!
Ceux qui ont habité ou qui habitent la province savent combien une femme comme madame de Balincourt est connue de toutes les classes d'individus qui composent la population de la ville; madame de Balincourt était non-seulement dans ce cas, mais, de plus, elle était aimée généralement, parce qu'elle faisait beaucoup de bien dans la classe ouvrière lorsque l'année était malheureuse. Le pauvre fossoyeur avait été une de ses bonnes œuvres, et il ne l'avait jamais oublié.
Vous dire comment il n'avait jamais parlé de ce qu'il venait révéler à M. l'abbé Carlier, je l'ignore, et M. de Balincourt aussi; le fait est, qu'un jour cet homme vint dire à M. l'abbé Carlier qu'il se rappelait parfaitement où il avait mis le corps de la marquise de Balincourt, qui devait être dans un endroit qu'il décrivait, ainsi que je l'ai dit moi-même en commençant cet article... L'abbé Carlier sortit à l'instant, alla sur les lieux lui-même, et acquit la preuve que ce qui était en réalité un enclos funéraire était, pour l'apparence, un petit jardin appartenant à un officier en demi-solde, retiré à Sens.
Le premier soin de l'abbé Carlier fut de parler à cet homme, dont je tairai le nom par égard pour lui; il répondit que l'on pouvait faire la fouille. Mais on lui représenta qu'il avait tort probablement, et de mauvais conseils lui firent prendre une autre résolution, car il déclara huit jours après qu'il ne voulait pas qu'on mît la bêche dans son champ...
En apprenant cette nouvelle entrave à l'accomplissement d'une chose poursuivie depuis tant d'années, M. de Balincourt fut au désespoir. Il avait eu quelques nouveaux renseignements qui rendaient la découverte positive si elle avait lieu. Madame de Balincourt était morte presque subitement d'une rougeole rentrée; elle avait été enterrée trop précipitamment pour qu'on lui enlevât ses anneaux d'or, et une petite croix d'or émaillée qu'elle portait toujours au cou... Cette croix était demeurée dans le souvenir de son fils; il se rappelait qu'il avait joué avec elle lorsque sa mère le tenait sur ses genoux... Ce fut une nouvelle douleur, ce fut aussi un nouvel espoir; qu'on juge de ce qu'il éprouva en recevant une lettre dans laquelle on lui annonçait que cet homme refusait l'entrée de son champ; il lui écrivit aussitôt.
«Monsieur, la religion des tombeaux a partout existé avec des modifications différentes, mais partout elle fut SACRÉE; elle l'est aujourd'hui doublement dans la demande qu'un fils vous fait des OSSEMENTS de sa mère!... Le hasard d'une époque d'un sanguinaire délire vous a mis en possession de ce trésor; qu'en prétendez-vous faire? le garder? Il est nul pour vous, tandis qu'il est précieux pour moi... Le mettez-vous à prix? Parlez, monsieur... et les os de ma mère seront rachetés par son fils... Quelque soit le prix que vous en demandiez, dites la somme, on vous la comptera... Mais si vous ne voulez répondre à aucune proposition amiable, je vous préviens que j'arriverai à Sens d'aujourd'hui en huit, avec de l'or pour satisfaire à votre demande, si vous en formez une, avec mon épée pour vous y contraindre, si vous vous y refusez plus longtemps.»
M. de Balincourt partit en effet de Paris avec l'or et le fer qu'il avait annoncés pour la rançon des restes maternels... Il était violemment ému en allant chez cet homme, qu'il voulut voir avant de rien entreprendre contre lui... Cette pensée qu'il allait plaider une cause aussi sainte que légale, et pourtant disputée, lui causait comme un vertige...
—Quelle est donc l'époque où nous vivons? se disait le loyal et bon jeune homme... Les peuplades nomades de l'Amérique, les sauvages, emportent avec eux les os de leurs parents!... et lorsqu'ils sont fixés pour un temps, ils célèbrent la fête des funérailles!... Et nous!... nous, le peuple le plus civilisé, le plus aimable du monde, nous donnons l'exemple d'un fils traitant avec un homme que le hasard a rendu maître des ossements de sa mère[36].—Considérant néanmoins qu'il devait, pour lui-même, avoir des égards et des procédés envers cet homme, il l'aborda avec la courtoise politesse d'un homme comme il faut, dans lequel pourtant on devait voir la profonde indignation qui, quoique silencieuse, était dans son âme au moment où il parlait. Il dit d'abord à cet officier, qu'il croyait susceptible d'être touché par ce qu'il éprouvait depuis un mois qu'il avait appris cette nouvelle, tout ce que son cœur renfermait... Mais je ne puis poursuivre... Qu'il soit dit seulement qu'en raison du dérangement que cette fouille allait causer, le monsieur demandait une somme d'argent!!!...