—Cette sorte de marché m'avait fait mal, disait-il ensuite.... Mais je ne puis remporter cet argent, ajouta-t-il, il lui faut un emploi... permettez-moi d'en disposer dans votre arrondissement même, et de le distribuer à vos pauvres.

Ce qui fut exécuté; M. de Balincourt fit élever ensuite un petit monument à sa mère pour marquer son respect pour sa mémoire; et il quitta la Bourgogne, non pas consolé, car toujours il regrettera sa mère, et toujours il l'aimera. Mais il rentra à Paris plus calme et plus content de lui-même; il savait maintenant où aller prier lorsque, dans un grand malheur, il aurait besoin que la voix de Dieu arrivât jusqu'à lui. Les pauvres de Sens le bénirent encore pour cet argent distribué le jour des funérailles.

—C'est pour ma mère qu'il faut prier, leur disait-il, c'est pour ma mère; c'est elle qui vous envoie ce secours...

Les pauvres ouvriers de Lyon, les indigents de Paris, les personnes souffrantes de la liste civile, connaissent aussi M. de Balincourt, et savent que son cœur est aussi excellent que son esprit est ingénieusement actif pour les soulager dans leurs besoins.

Ce fait tout naturel de la mort d'une mère, et qui se complique aussi dramatiquement par cette circonstance de l'ignorance du lieu où ce corps est déposé, est une des choses étranges de l'époque... On croit rêver en écoutant de pareilles aventures; on croit entendre de vieilles légendes venues d'un pays lointain, ou d'antiques chroniques gardées dans de vieux chartriers et parlant d'une époque perdue; tout se tient cependant, et c'est dans un temps tellement voisin de nous que nous sommes en même temps acteurs et spectateurs du drame qui nous fait souvent reculer par l'horreur de ses scènes... Le bal des Victimes n'est pas si étrange d'ailleurs dans le pays où l'homme qui tient dans son champ le corps d'une mère traite avec son fils pour lui rendre, à prix d'or, les restes maternels.

La religion chrétienne, mais surtout la religion catholique, est bien plus grave et bien plus solennelle que la païenne dans l'accomplissement de son rite. Nos prières et nos chants de mort ont une sublimité qui entr'ouvre le ciel, but où tend d'ailleurs notre espoir... On prie avec une ferveur profonde, même auprès du lit d'un inconnu, en écoutant et disant avec les autres les prières des agonisants... Quelles sublimes paroles elle prête au talent, cette religion catholique!... Quelles phrases peuvent être dites par un Bossuet ou un Massillon pour nous montrer les récompenses éternelles ou nous menacer de châtiments sans fin!...

Mais après m'être arrêtée si longtemps sur l'indignation que m'avait inspirée cette recherche du corps de madame de Balincourt, je dois ici répéter cette même indignation en voyant ce qui se fait chaque jour devant nous... Eh quoi! dans la religion de l'Évangile, dans cette sublime religion qui prêche la doctrine de l'égalité des hommes, cette égalité, que les lumières du temps sont enfin parvenues à établir devant la loi, devient nulle devant la souveraine qui ne reconnaît aucun seigneur terrestre plus puissant qu'elle!... Le pauvre qui ne peut payer est à peine jeté dans une fosse commune dont il est même retiré au bout de dix ans; et alors ses ossements, dispersés autour de sa tombe, blanchissent inconnus, et sont foulés aux pieds par l'enfant de son fils qui prend quelquefois pour faire un jouet la main qui avait béni son père.

C'est surtout aux champs, dans nos campagnes, que cette coutume est révoltante!... Le terrain n'est pas rare: l'Avarice n'a pas mesuré avec son compas stérile la quantité de lignes accordées à la sépulture des créatures du Seigneur. Et pourtant on voit cette moisson de la mort joncher l'herbe des cimetières!... Les anciens, plus sages que nous en bien des choses, l'étaient encore en ceci; ils savaient combien était salutaire la leçon donnée par la mort. Aussi les Grecs avaient-ils placé des tombeaux sur les routes publiques pour l'enseignement de chacun. Le chemin du Pirée racontait de grandes choses; et à Rome, la foule des tombeaux qui entouraient la ville-reine, ceux qui bordaient de chaque côté la voie Appia, étaient aussi une sublime leçon pour ceux qui survivaient.

J'ai parlé de sujets bien tristes; et, en effet, la matière prêtait à cette impression... Je vais terminer cet article par un fait qui jettera quelque lueur sur cette teinte sombre, après toutefois avoir encore parlé de malheurs et de sanglantes catastrophes; mais le titre de cet article l'annonce assez et le fait présumer.

Il existe encore bien des personnes qui ont connu la belle princesse Lubormiska. Elle était Polonaise, et de son nom princesse Rczewouska...; elle était charmante; charmante comme toutes les Polonaises agréables le sont: belle, spirituelle, mais la tête vive; elle plaisait par sa vivacité, parce qu'on voyait que le foyer en était dans le cœur. Elle était en Suisse au moment de la Révolution, lorsque, par un motif qu'on ne connaît pas, elle quitta ce pays, où elle était à l'abri de tout péril, pour venir à Paris, dans cet antre de tigres, chercher la mort, ou certainement au moins du malheur. Mais elle était étrangère; ce titre la rassura; de plus, elle connaissait Barrère. Cette protection lui parut suffisante: elle vint sans crainte; mais, soit qu'elle fût imprudente, soit qu'elle fût coupable d'avoir ménagé quelque relation entre des émigrés et des personnes de l'intérieur, elle fut arrêtée et mise en jugement... Elle avait connu Barrère, comme je l'ai dit, elle se fia à cet homme, et monta au tribunal révolutionnaire, confiante en lui.