—Madame la baronne paraît bien absorbée ce soir, dit un homme qui arrivait auprès d'elle.
À ce titre, qui était peu prononcé dans ce lieu, madame de Staël leva les yeux en tressaillant et sourit ensuite au nouveau venu: c'était le baron de Reitzenstein, ministre plénipotentiaire de Bade près de notre république.
—Vraiment non, répondit madame de Staël à sa remarque, mais je suis quelquefois dominée par un souvenir: s'il est doux, je lui souris... s'il est amer, il me rend triste.
LE BARON.
Le Directeur a ce soir une belle et charmante réunion. En vérité, continua-t-il plus bas, on croirait se retrouver dans la France de Louis XIV!
Madame de Staël ne dit rien; elle se contenta de sourire, et fit un signe de tête dont il est impossible de rendre l'expression... Elle voulut répondre, mais une foule d'hommes arrivaient près d'elle en ce moment: c'étaient Milet-Mureau[49], ministre de la Guerre; Robert Lindet, ministre des Finances; M. de Reinhard, ministre des Affaires étrangères; Fouché, qui déjà avait saisi le ministère de la Police...; Maret, dont l'aimable esprit était apprécié à sa valeur par une femme qui savait discerner mieux que personne la supériorité là où elle était... Berruyer, notre bon et brave Berruyer, qui, déjà à cette époque, avait le commandement de l'Hôtel des Invalides; c'était Dubois de Crancé, qui, quelques semaines plus tard, devait prendre la place de Milet-Mureau; puis encore un homme parfaitement aimable et dont madame de Staël goûtait fort la conversation: c'était M. Petiet...
—Nous venons tous autour de vous, madame, lui dit-il, pour avoir un peu notre part de cette bonne causerie qu'on ne trouve pas au milieu de cette foule joyeuse qui s'amuse en se menaçant et en faisant du bruit...
Madame de Staël fit asseoir auprès d'elle quelques-uns des hommes qui étaient autour de son fauteuil, et une conversation s'établit dans une partie du salon qui précédait la salle où l'on jouait et où madame Tallien et Barras avaient autour de leur table une foule pressée, et devant eux, des monceaux d'or. On n'aurait pas dit, en les voyant, que la France souffrit des maux aussi cruels... et surtout la famine!... Dans cet instant, une femme d'une taille moyenne, mise avec une extrême élégance, passa devant eux avec Gohier, dont elle tenait le bras, et madame Gohier: c'était madame Bonaparte... Joséphine, celle qui plus tard devait être reine de France!.... Elle salua cérémonieusement madame de Staël en passant devant elle... À peine fut-elle entrée dans le salon où se tenait Barras, qu'il se leva, alla au-devant d'elle, et, lui prenant la main, la conduisit à un fauteuil, et madame Tallien, quittant son jeu aussitôt que sa mise fut perdue, vint aussi se placer auprès d'elle, ainsi que madame de Château-Regnault; elles étaient fort intimement liées alors toutes trois, et rien ne faisait présumer que quelques mois à peine seraient écoulés qu'elle-même serait en souveraine dans ces mêmes salons où régnait maintenant madame Tallien.
—Avez-vous des nouvelles? demanda Joséphine à Barras.
—Non, répondit-il, et rien ne fait présumer que l'Angleterre nous en veuille donner, ajouta-t-il plus bas en se penchant vers elle; mais ne parlons pas de cela ici... Venez, prenez mon bras, nous allons chercher Bourdon et concerter avec lui ce que nous pourrons faire.