—Ah! vous êtes une enchanteresse, lui dit Barras, en se dirigeant avec elle et les personnes désignées pour le souper vers le salon intérieur dans lequel on devait veiller jusqu'au jour.

C'était en effet un bruit assez répandu dans Paris que Barras conspirait pour la royauté; quel motif avait donné lieu à ce bruit étrange, on l'ignore. Ce que Barras avait dit le 21 janvier 1797 devait cependant rassurer les républicains. Chargé, comme président du Directoire, de prononcer le discours pour la fête de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, il le fit avec une telle recherche révolutionnaire qu'il scandalisa tout le parti modéré, qui commençait à être le plus nombreux. Ce discours, prononcé dans l'église Notre-Dame, transformée en temple de la Raison, fut d'une nature incendiaire.

«...... Ce n'est pas seulement de la chute du trône et de la juste punition d'un tyran parjure qu'il faut que le retour annuel de cette fête entretienne la postérité: elle lui retracera encore les causes si légitimes, les motifs si purs, la volonté si prononcée et le besoin si unanimement senti de notre glorieuse révolution. En ce jour auguste, la postérité impartiale récapitulera tous les maux que les rois ont faits au monde, et pénétrée des horreurs du despotisme, des douceurs de la liberté, elle bénira les mortels courageux qui ont osé exécuter une entreprise aussi périlleuse, mais salutaire au peuple français.»

Ce discours, digne des jours du terrorisme, appela sur Barras toutes les plaisanteries, les sarcasmes les plus amers du club de Clichy.—Un journaliste, l'abbé Poncelin, homme assez obscur, osa écrire quelque chose, n'importe où, contre Barras... Ce fut sa perte. Barras était roi à cette époque, tout en anathématisant la royauté. Que faire à un homme, cependant, pour venger une injure personnelle, dans un pays où l'égalité, la liberté de la presse et de la pensée, sont proclamées!... Des agens de police attirèrent l'abbé Poncelin au Luxembourg...; on le fit entrer dans une pièce reculée, et là, au lieu de ce qu'il s'attendait à trouver, il fut reçu par les aides-de-camp du directeur[58] et contraint de se mettre à genoux, de demander pardon; le malheureux fut ensuite fustigé de la plus cruelle manière, et jeté à la porte presque mourant. Fiévée, fort jeune alors, était rédacteur de la Gazette de France, dont Poncelin était propriétaire; il eut le noble courage de se porter accusateur de cet attentat vraiment indigne. Une plainte contre le Directoire fut portée chez le juge de paix de la section du Luxembourg, qui, à son tour, eut le courage de la recevoir; mais Poncelin, qui montra par-là qu'il méritait son châtiment, intimidé ou gagné, retira sa plainte et arrêta la poursuite de cette affaire. Toutefois, elle avait éveillé la haine d'abord, et détruit le peu de respect qu'on portait à ce gouvernement. Barras surtout, dont les vices et la conduite déréglée donnaient plus de prise à la critique, et même au blâme, fut attaqué par Villot, député de l'Escaut au Conseil des Cinq-Cents, qui prétendit qu'en 1791 Barras avait déclaré au Châtelet n'avoir que trente-trois ans:—il n'avait donc pas l'âge pour être directeur. Dès le lendemain, Barras prouva le contraire par un acte de naissance... Mais toutes ces discussions étaient mortelles pour le grand corps de l'État, qui, attaqué au-dehors, dévoré au-dedans par des guerres civiles et des discordes, devait nécessairement tomber, et tel eût été son sort si, en effet, Napoléon ne fût pas revenu de l'Égypte. Et cependant on célébrait chaque jour des fêtes nationales: outre cette fête épouvantable du 21 janvier, on en avait une autre plus indigne encore... le Directoire la fit abolir... c'était la fête de la Raison...

Ceux qui n'ont pas vécu dans ce temps vraiment étonnant, où le peuple français faisait chaque jour une nouvelle sottise qui prouvait son état de folie, seront peut-être bien aises de connaître les détails de cette fête qui eut lieu à Paris, en France, en l'an, non pas de grâce, mais de malheur, 1793, le 21 novembre (1er frimaire an II), dont je viens de parler tout à l'heure. C'est la fête de la Raison. C'est une étude, en vérité, qu'il est curieux de faire...

Une femme, nommée Sophie Momoro, dont le mari était imprimeur[59] et l'un des membres les plus absurdes du club des Cordeliers en 1793, fut choisie pour être la principale actrice de cette scène, qui eût été burlesque si le malheur de notre ruine n'y eût été écrit en sinistres caractères... Momoro était grand partisan de la loi agraire, parce qu'il n'avait rien, comme, au reste, tous les honnêtes personnages d'alors. Cet homme accueillit donc avec ardeur la proposition des clubs réunis des Jacobins et des Cordeliers, qui composaient la commune de Paris, lorsqu'ils firent proclamer le culte de la Raison. La femme de Momoro était jeune, fraîche, grande et forte; c'était une Raison toute faite, marchant de bonne grâce au ridicule et à l'impiété, puisqu'elle était une sœur et amie. En conséquence, elle fut proclamée à l'unanimité pour remplir et créer le rôle de la Raison, quitte à trouver une doublure pour un cas très-prévu, comme un enfant ou toute autre chose fort terrestre. Au reste, la doublure était facile à trouver six mois plus tard; mais alors, au mois de novembre, à part l'honneur de faire la Raison, il n'y avait pas beaucoup d'émulation pour se promener en tunique de crêpe par un froid de sept à huit degrés.

Le 21 novembre 1793, le peuple de Paris put aller admirer ce que ses bons rois de la Convention faisaient pour ses plaisirs et sa morale; le tout mêlé ensemble et représenté sur un théâtre élevé exprès pour cette belle chose dans l'église de Notre-Dame! On avait construit deux estrades des deux côtés de la nef, et à la porte du chœur, une grande charpente sur laquelle on dressa un autre théâtre. Les décorations étaient apportées des Menus et de l'Opéra. Ce théâtre représentait un grand temple environné d'arbres, orné de guirlandes de fleurs... Ce temple était sur le sommet d'une montagne (symbole de la faction montagnarde); vers le milieu était un rocher sur lequel brillait un énorme flambeau allumé: cela voulait dire la Vérité... Sur le frontispice du temple, on avait écrit à la Philosophie...; sur le devant, à l'entrée, on avait placé une foule de bustes des philosophes les plus athées... Voltaire, Volney, Diderot, Fontenelle...

Des deux côtés du théâtre étaient deux troupes, l'une formée par les chanteurs de l'Opéra, en tête desquels étaient Laïs, Chéron et tous les premiers rôles d'alors en femmes; l'autre troupe avait pour chefs Vestris, Gardel, madame Gardel, et tout ce qui faisait admirer ses pirouettes sur la scène de l'Opéra. Lorsque la députation de la Convention et la Commune tout entière furent placées, le spectacle commença. Les chanteurs entonnèrent un hymne dont les paroles sont de Chénier[60] (Marie-Joseph), et les danseurs et les danseuses, prenant leurs guirlandes, dansèrent, à leur grand contentement, ce qui les rendit les plus heureux de la fête, car ils sautaient, et par le froid qu'il faisait, c'était le plus utile de la cérémonie... Au bout de quelques instants, on entendit un grand bruit d'acclamations: c'était la Raison, portée dans un palanquin, presque nue, parce qu'on sait que la raison et la vérité n'aiment pas à être cachées. La déesse fut déposée sur le maître-autel!... et là, debout, dans cet état que je vous ai dit, madame Momoro-Raison ou Raison-Momoro reçut les hommages de la multitude, qui, toujours avide ou au moins curieuse d'un spectacle inaccoutumé, court au premier appel qui lui est fait... L'encens montait en colonnes bleuâtres autour du corps presque nu de cette femme, tandis que deux cents jolies filles, vêtues de blanc et seulement d'une petite tunique de crêpe, les épaules, la poitrine et les bras découverts, la tête couronnée de chêne, descendaient la montagne un flambeau à la main... Alors la Raison, qui était entrée dans le temple de la Philosophie, en sortit, et vint s'asseoir sur un siége de gazon pour recevoir les hommages des républicains et des républicaines... Cette troupe chantait et dansait encore pour reconnaître un tel honneur, et cela devait être... Pourquoi les gens de l'Opéra seraient-ils venus là si ce n'eût été pour chanter et danser?... Lorsque les hommages furent finis, la déesse de la Raison descendit de son siége et rentra dans son temple.

Alors l'enthousiasme devint délire, folie. On dansait avec les coryphées, avec les premiers rôles... la hiérarchie de talent était bien quelque chose vraiment au moment où madame Momoro faisait la déesse tant qu'elle pouvait! On dansa avec les prêtresses de la Raison, qui ne la prêchaient guère...; on dit même qu'on s'embrassa en mémoire du baiser de paix... Enfin, ce fut une vraie parade... Mais, après avoir dit que c'était ridicule, on se trouve arrêté, car c'est un autre mot qu'il faut pour exprimer ce qu'on sent dans l'âme à la vue de telles turpitudes.

Les membres de la Commune conduisirent les prêtresses et la déesse à la Convention;... cette troupe de jeunes femmes, presque toutes jolies, fit perdre la raison au sénat de la France: tout en proclamant le culte de cette même Raison, il décréta, séance tenante, que le culte catholique était enfin aboli et remplacé par celui de la Raison, et la même loi disait que l'église métropolitaine de Notre-Dame prendrait désormais le nom de temple de la Raison. Quelques misérables, qui ne méritaient pas de porter le nom de prêtres, avaient été apostés exprès parmi la foule; ils s'avancèrent et prêtèrent un serment qui servit à prouver la grandeur infinie de Dieu, car ils ne furent pas foudroyés en prononçant les paroles infâmes de leur abjuration.