Maintenant, par un peu de ce même orgueil français, qui me fait pleurer en lisant ces mêmes paroles qui me rappellent un temps si lumineux, je veux terminer ce paragraphe par une petite lettre écrite à la République Française une et indivisible par sa majesté Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, prince électeur du saint Empire Romain, etc.
«Frédéric-Guillaume III, par la grâce de Dieu, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, etc.
«À la République Française, et en son nom aux citoyens composant son Directoire exécutif.
«Grands et chers amis,
«Votre bon ami,
«Frédéric-Guillaume.»
Lorsqu'on pense que le père de cet homme s'est retiré devant nos paysans, qui, avec une valeur héroïque, firent des armes de leurs bêches et de leurs charrues lorsque les Prussiens entrèrent en Champagne, en laissant ainsi égorger la Reine, et qu'on voit son fils venir demander l'amitié, tendre la main enfin à un gouvernement qu'il devait ne pas aimer, on ne s'étonne plus de la conduite de Napoléon à Tilsitt: pour que le malheur soit estimé, il faut qu'il ait été estimable dans le bonheur et la prospérité.
Le lendemain de cette grande fête, François de Neufchâteau donna un grand dîner au général Bonaparte, mais chez lui, et tout à fait dans le genre opposé à la fête de la veille. C'était une réunion littéraire et d'hommes de science; il y avait des gens de lettres, des savants, des artistes, et Bonaparte fut charmé de sa journée; il fut aimable pour tout le monde, parla mathématiques avec M. de Laplace et Lagrange, métaphysique avec Sieyès, poésie avec Chénier, droit public et législation avec le représentant conventionnel Daunou[95], politique avec Gallois, musique avec Laïs et Chéron, et de tout avec grâce et cette clarté remarquable, cette concision qu'il mettait dans tous ses discours. Déjà même, à cette époque, il raconta plusieurs anecdotes sur sa campagne d'Italie, qui, dites par lui, firent un extrême plaisir... François de Neufchâteau lui parlait de sa gloire si belle, si entière!...
—Ah! s'écria Bonaparte, ne dites pas ce mot! Le citoyen Talleyrand, me parlant dans ce sens l'autre jour, a bien voulu me croire et me lire ma pensée dans son discours.