SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.
J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de nos soupers et de nos soirées.
J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à l'heure quatre-vingt-trois ans!
M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à l'écouter.
M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents:
Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?...
Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.
L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le rapport de l'argent, car il était insupportable au whist, qu'il y gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.