Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé...

Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.

M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et jamais en disputant. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était sociable au-delà de tout ce que je vois maintenant.

Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son cœur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me témoignait, c'était M. de Narbonne!

Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais qu'ils ont osé élever la voix et parler de la légèreté de cœur de M. de Narbonne... Si son cœur était léger, ensuite, c'est qu'il en avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient ainsi.

Si jamais un portrait écrit fut difficile à faire, c'est celui de M. de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une bonté de cœur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en 1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce nom de duchesse de Narbonne!... Cette vieille femme de la cour de Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.

J'ai dit que M. de Narbonne contait peu; son esprit n'allait pas à ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de Sainte-Foix la sultane Scheherazade. Quant à lui, lorsqu'il contait, on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement sentie par moi. L'amie en souffrit par le cœur, la maîtresse de maison ne le remplaça jamais!...

J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez moi...

Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit anecdotique et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... Il était alors bien amusant!...

Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de Planard... il avait déjà fait à cette époque la Nièce supposée... Il était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.