On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais souvent; il était un de nos habitués.

M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on exige dans la haute et bonne société.

M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un cœur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne manquait jamais un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... Il la laissait attendre:

—Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.

—Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas perdre un de mes bons moments.

L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus fougueuses passions n'est jamais, en aucun temps, autre chose qu'un homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.

Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.

En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le sut, et fut très-sévère avec ses sœurs... mais bientôt il eut, lui aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait que le duché de Guastalla!...—Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande ville, avec un beau palais et des sujets?...

—Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...

—Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa hauteur sur sa chaise longue... un village!... la date buona, fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...