Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.

Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. Le Médecin turc,... Joconde, le charmant opéra de Joconde, le premier acte de la Lampe merveilleuse, si différent des autres, une foule de productions détachées, font preuve du talent musical de Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté. Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient des rires fous qui duraient toute la soirée.

Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari...

Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde encore aujourd'hui comme ma sœur, est madame la baronne Lallemand. Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le cœur dévoué à l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont purs même d'une pensée de mécontentement[142].

L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.

Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.

Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa vingt-septième année!...

J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à la personne qui venait passer deux heures avec nous.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.

SECONDE PARTIE.