Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors que peu de musique chez moi; c'était Albert qui était et prétendait être mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et billard.—Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses manières, qui sont excellentes.
Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.
Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était merveilleux comme sa réputation était faite et établie.—Quel malheur! quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:
—Qu'importe! voyez Mozart!...
Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'œuvre au-dessus de Don Juan s'il eût été un autre homme.—Et puis Mozart ne faisait rien contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris chez moi que mon argent, pendant les deux ans qu'il a été mon maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de la fantaisie de Bélisaire, pour que je la lui fisse entendre comme il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à autre chose.
Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par lui.—C'est toujours sa belle fantaisie des Mystères d'Isis, puis celle de Bélisaire, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime dans les sons harmoniques; ces tremendos qu'il employait si à propos et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano depuis lui!—Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique romantique pour le piano.
Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.
Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de l'œil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son bel opéra de la Princesse de Babylone, qu'il a composé presque en entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la composition de l'accord le plus discordant du clavier, et alors, employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et s'en alla en disant: J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la campagne de Rome.
Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que le musicien, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.
On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! s'écriait-il,... le plus beau chœur de l'opéra!...