Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie était heureuse, la maîtresse de maison contente.
L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...
Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp du général en chef.
Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!...
J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.
L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et je ne me rappelle plus le nom du chambellan.
La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette époque.
L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là.
En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place plus convenable pour les peindre et en donner une idée.
Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui l'écrasaient ou qui croyaient l'écraser de leur titre de nouvelle duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui l'entouraient.