—Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon cœur ici... mais si tu n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...
Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se couchèrent accablés des fatigues de la journée.
Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se répéta.
—Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui courait rapidement dans les vastes corridors du château.
Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...
—Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans l'angoisse de son cœur...
Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se crut trahie... elle s'affligea sans mesure...—Oh! s'écriait-elle, pourquoi ai-je quitté ma mère?...
Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux baisers du départ et du retour tombèrent sur son cœur comme une douce rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès d'elle, et profondément endormi.
Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.
—Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...