—Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...

—Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.

Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...

Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...

La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta de sa douce voix:

—Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...

Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... Annette était une sœur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.

Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.

Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.

La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...