M. DE VALENCE.
Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus heureux des hommes, ravi, charmé[67], si madame de Montesson voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de madame Bonaparte.
MADAME DE GENLIS.
C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...
Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va nulle part que chez des élus.
Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors faisait de charmantes nouvelles dans la Bibliothèque des romans; il était auteur de cette jolie petite histoire, la Dot de Suzette: je dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans l'intimité.
—Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à Mademoiselle de Clermont, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la donnassiez?
—Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. Mademoiselle de Clermont est un diamant sans une tache. C'est mon opinion, ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de concurrent, si son talent en a eu beaucoup.
Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de Caulaincourt, celui que j'appelais alors mon petit père, ses deux fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de leur avenir!... Pauvre père!—Tous deux morts!... et quelles morts!...