Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur croit rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on? Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du métier, pour dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour caractériser la critique et la littérature de nos jours.

M. MILLIN.

Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.

M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais avec une sorte d'humilité.

Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon silence, ce qui n'est pas impossible.

MADAME DE GENLIS.

Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre ouvrage?...

M. DE LA HARPE.

Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre suspecte la vérité.

M. DE TALLEYRAND.