—J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.
—Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension de 12,000 francs. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.
Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:
Mesdames, je veux que vous receviez. Soyez grandes dames, surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps chauds où il faut de l'air autour de soi.
L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un point, mais sur tous.
Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui dis que oui.
—Vous a-t-elle écrit?—Jamais, Sire.—Eh bien! elle est encore plus spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps qu'une raison solide et éclairée: il est seulement dommage qu'elle ne soit pas plus naturelle.
L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire avait donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée. Cela n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.
À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de nommer, pour reformer, refaire son salon. Le cardinal Maury venait alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de Genlis.
Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa lorsque Millin me le fit remarquer.