Sa belle physionomie, toujours si calme, paraissait altérée comme celle de son fils. Je l'aimais avec une grande tendresse, à laquelle se joignait un profond respect. Je lui connaissais tant de vertus, tant de hautes et sublimes qualités, en même temps que je savais toute la fausseté des accusations qu'un public bavard et méchant répétait sans savoir seulement ce qu'il disait, comme toujours. Je fus donc affectée du changement que je remarquai sur sa physionomie, et je pris la liberté de le lui dire. Elle était parfaitement bonne pour moi; aussi me raconta-t-elle l'histoire de la veille, que je ne savais que très-sommairement par Duroc. Madame me dit qu'on croyait être certain que cet homme, cet Hermann, était un espion très-actif et très-remarquable comme intelligence, envoyé en France par l'Angleterre. Je ne pus retenir une exclamation... Un espion de l'Angleterre dans le palais des Tuileries!... dans la chambre de l'Impératrice!... Voilà ce que la discrétion de Duroc m'avait caché... Cela ne me surprit pas.
—«Vous concevez,» me dit Madame, «ce que j'ai dû éprouver lorsque l'Empereur me questionna sur une vendeuse de châles, que j'avais, MOI, recommandée à l'Impératrice, ainsi qu'un homme qui devait lui parler des destinées de l'Empereur!...»
Madame hésita un moment... puis elle ajouta:
—«J'avais d'abord dit à l'Empereur que j'avais en effet adressé cette femme et cet homme à l'Impératrice... Elle m'en avait suppliée; et moi qui croyais qu'il ne s'agissait que de couvrir une nouvelle folie, voulant cacher ce qui pouvait amener une querelle, je lui avais promis de faire ce qu'elle souhaitait...»
Et Madame, voyant l'expression curieuse de mon visage, probablement, me dit que le matin, à sept heures, elle avait été réveillée par un message secret de l'Impératrice. C'était une lettre dans laquelle elle suppliait sa belle-mère de dire à l'Empereur que la femme aux châles avait été envoyée par elle à l'Impératrice.
—«Je l'ai dit d'abord pour maintenir la paix,» poursuivit Madame-Mère; «mais lorsque l'Empereur me dit que sa vie était peut-être intéressée dans cette affaire, je ne vis plus que lui, et je lui confessai que je n'étais pour rien dans ce qui s'était passé hier aux Tuileries...»
Madame était accablée par cette longue conversation avec l'Empereur. Il paraît qu'il avait ouvert son cœur à sa mère avec l'abandon d'un fils, et qu'il avait montré des plaies saignantes... Madame était indignée. Je voulus excuser l'Impératrice, mais Madame m'imposa silence...
—«J'espère,» me dit-elle, «que l'Empereur aura le courage cette fois de prendre un parti que non-seulement la France, mais l'Europe, attend avec anxiété: son divorce est un acte nécessaire[37].»
Madame dit cette dernière parole avec une force et une conviction qui me firent juger que l'Impératrice Joséphine était perdue.
Ce que je viens de raconter se passait, comme je l'ai dit, le 5 ou le 6 de novembre 1809.