Madame me recommanda le secret. Je lui jurai que jamais une parole dite par elle ne serait révélée par moi, et j'ai tenu ma promesse. Je ne jugeai pas à propos, même, de lui dire que j'avais su la première partie de ce drame; car c'était plus qu'une histoire, c'était de l'histoire!...
Mais, quel que fût mon attachement pour l'Impératrice, sa conduite me parut de nature à être blâmée. Eh quoi! cette famille qu'elle accusait elle-même de son malheur, elle venait la solliciter pour cacher des fautes qui devaient nécessairement être la plus forte partie des accusations qu'on devait former contre elle pour déterminer l'Empereur à s'en séparer! Il n'y avait là ni dignité, ni rien même qui pût motiver l'intérêt qu'elle réclamait de nous. Je le sentais avec peine; car Joséphine, quoique faible et se laissant aisément dominer par tout ce qui l'approchait, avait néanmoins des qualités attachantes. Elle était gracieuse comme une enfant gâtée... C'était la câlinerie créole tout entière, lorsqu'elle voulait nous conquérir ou se placer dans une position qu'on lui refusait. Aussi je souffrais de la pensée de son éloignement. Je savais ce qu'elle était; j'ignorais ce qui nous serait donné. C'était une nouvelle étude à faire, me disais-je. Hélas!... c'était presque un pressentiment!
Le soir du même jour je trouvai, en rentrant chez moi, un petit mot de madame de Rémusat, dans lequel elle me priait instamment de lui dire le moment où je la pourrais voir... Il était alors onze heures et demie. Je regardai la date du billet: il portait 6 heures du soir. Je combinai tout ce que je savais avec ce qui s'était passé, et je conclus que madame de Rémusat, amie encore plus que dame du palais de Joséphine, avait calculé qu'en raison de l'attachement de Madame-Mère pour moi, j'étais la personne la plus influente à employer là-dedans. On avait appris la visite du matin à l'hôtel de Madame; et son importance avait tout à coup grandi en quelques heures... mais on ne savait pas que j'étais de service... Mon silence, alors, devait paraître étrange... Mes chevaux étaient à peine dételés: je donnai l'ordre de les remettre à la voiture, et je fus à l'instant chez madame de Rémusat... On sortait de chez elle, et elle-même venait de sonner sa femme de chambre, pour se mettre au lit, lorsqu'on m'annonça. Elle me fit aussitôt entrer dans sa chambre à coucher, et son premier mot fut un remerciement; car elle avait appris dans la soirée par le sénateur Clément de Ris que j'étais de service auprès de Madame.
—«Cela n'en est que mieux pour nous, me dit-elle...» Et tout aussitôt elle entra en matière.
Je ne m'étais pas trompée: c'était un message voilé de l'Impératrice. Madame de Rémusat, très-dévouée à Joséphine, crut peut-être que son amitié pourrait lui donner le pouvoir d'abuser sur la vérité; mais pour cela, il eût fallu ne pas connaître non-seulement la cour, mais l'intérieur de la famille impériale, comme intérieur privé.
—«Madame peut beaucoup sur l'Empereur,» me dit madame de Rémusat... «Vous pouvez beaucoup sur elle... vous pouvez tout. J'ai quelque crédit sur l'Impératrice, assez enfin pour être son garant pour toutes les promesses qu'elle pourra faire. Le prince Eugène sera là pour soutenir sa mère; la reine Hortense donnera à nos efforts un appui certain, celui de ses enfants... L'archi-chancelier est aussi contre le divorce: voyez à quelle belle association vous vous unissez.»
J'ai déjà dit combien j'aimais le visage de madame de Rémusat: ses yeux, en ce moment, étaient admirables. Ils étincelaient du feu du sentiment; car elle aimait l'impératrice Joséphine, madame de Rémusat... et sa conduite envers elle fut toujours noble et dictée par le cœur.
—Mais elle ne pouvait arriver à aucun résultat avec ses nouvelles combinaisons, qu'elle me montrait comme certaines. Je savais trop bien la véritable volonté des gens dont elle venait de me parler, pour m'engager d'un pas dans la route qu'elle me montrait comme si sûre. D'un autre côté, je ne pouvais parler; cependant je crus de mon devoir de l'éclairer sur la véritable position de l'Impératrice... Elle m'écouta en femme de cœur et d'esprit, recueillit avec soin ce que je lui laissai voir, ne chercha nullement à me pénétrer sur le reste, et en tout se montra à moi comme une femme qui était faite pour être aimée et estimée.
Elle me parla de la tentative de l'Impératrice auprès de sa belle-mère, ainsi que de l'histoire de la veille.
—«Si j'eusse été près d'elle, au lieu de cette sotte de madame de ***, me dit-elle, ni l'une ni l'autre n'aurait eu lieu, je vous le jure! Mais le salon de l'Impératrice, vous le savez, est composé non-seulement de ses dames du palais, mais de beaucoup d'autres femmes, qui lui donnent d'abord des conseils à leur profit, puis ensuite d'autres conseils qui sont perfides pour elle... Voilà ce que nous détruirions; et j'ai la parole de l'Impératrice qu'elle me seconderait dans ce travail.»