Nous demeurâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin... Madame de Rémusat espérant m'amener à une conviction qui était que, l'Impératrice pouvait encore occuper le trône à côté de Napoléon; et moi, trop instruite de ce qui était, pour me laisser aller à une crédulité impossible. Enfin, nous nous séparâmes; mais avant de quitter madame de Rémusat, je m'engageai de bon cœur à parler à Madame, et d'essayer de changer sa manière de voir sur cette affaire du divorce...

Je le fis en effet; mais que pouvaient quelques vagues contre un rocher profondément attaché à la terre?... et telle était malheureusement la volonté de la famille de Napoléon relativement au divorce.

C'est au milieu de ces agitations que nous atteignîmes le 2 décembre 1809... Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre ces deux journées, je fus assidue à faire ma cour à l'Impératrice. Sa tristesse était visible; et, loin de la cacher, elle la montrait même, en l'augmentant; ce qui donnait une humeur très-marquée à l'Empereur. Joséphine m'engagea deux fois à déjeuner pendant cette époque, remarquable pour elle, qui précéda immédiatement son malheur. Après déjeuner, il y avait toujours un cercle fort nombreux, et une foule de femmes que Joséphine y admettait, en vérité on ne sait pas pourquoi. C'est en vain que madame d'Arberg, madame de Rémusat, lui répétaient, chaque matin, combien cela déplaisait à l'Empereur... Elle promettait, et recommençait le lendemain...

—Ah! me disait-elle dans l'une de ces conversations que nous eûmes dans une sorte de tête-à-tête, si je promets une fois, à présent, de faire tout ce que veut l'Empereur, je n'y manquerai pas...

Elle tenait en ce moment sous son bras un petit loup blanc, de ces chiens qu'on appelle chiens de Vienne. Je ne pus m'empêcher de lui dire, en le lui montrant: Ah, madame!... Elle me comprit, car elle ne me répondit pas.

Ce fait de la vie de Joséphine ne doit pas être omis en parlant de son salon, où ces malheureux chiens jouaient un très-ennuyeux rôle... Elle avait auprès d'elle, en se mariant avec Napoléon, deux horribles Carlins, les plus laids, les plus hargneux, les plus insociables que j'aie connus... Ces chiens n'aimaient pas même leur maîtresse; ils aboyaient bien incessamment après tout ce qui s'approchait d'elle, mais pas à autre fin que de déchirer un bras, une main, une jambe, ou tout au moins une robe. Les couleurs voyantes étaient en défaveur auprès de Carlin et de Carline; tels étaient les noms des deux petits monstres... Le corps diplomatique avait toujours une provision de gimblettes et de sucre d'orge dans ses poches... Le cardinal Caprara, nonce du Pape, avait un reste de jambes qu'il voulait sauver; en conséquence, il faisait des bassesses auprès de messieurs les tyrans, qui, connaissant bientôt leur empire, faisaient d'abord un chamaillis de désespérés dès qu'ils le voyaient... parce que pour les faire taire il leur jetait du sucre d'orge, des friandises, comme à des enfants, et n'en avait pas moins les jambes dévorées par les féroces bêtes; ce qu'on ne voyait pas, grâce à ses bas rouges. Mais il le sentait, lui...

Quelquefois ces malheureux chiens causaient une rumeur inusitée dans un palais de souverain. Un jour je fus témoin de ce fait.

Chacun de nous ayant survécu à l'Empire se rappelle encore sûrement madame la comtesse de La Place, femme du sénateur, du géomètre... et, dès que son nom est présent à la mémoire, on se rappelle aussi, sans doute, ses mille et une révérences, ses mines, ses grâces, et tout ce qui enfin en faisait une personne un peu différente des autres. C'était elle qui répondait, lorsqu'on lui demandait où était M. de La Place:

Il est avec sa compagne fidèle... la géométrie!

Enfin, telle qu'elle était, elle n'en était pas moins dame d'honneur de la grande-duchesse de Toscane, lorsque celle-ci était seulement princesse de Lucques. Madame de La Place partait donc un jour et quittait Paris pour aller faire six mois de service en Italie, et venait prendre les ordres de l'Impératrice pour celle de ses belles-sœurs qui lui voulait le moins de mal parce qu'elle avait plus d'esprit que les autres... Joséphine le savait; aussi voulut-elle ajouter verbalement quelques mots à sa lettre, et appela-t-elle madame de La Place auprès d'elle, en lui montrant une place sur son canapé pour lui parler avec plus de facilité. Madame de La Place y parvint de révérence en révérence, et s'assit sur le bord du sopha. Cela fut bien pendant le premier moment du discours de Joséphine; mais, voulant dire un mot plus bas et plus près, la comtesse s'avança sur le bord du canapé et se pencha vers l'impératrice. Il y avait ce jour-là plus de quarante personnes dans le salon jaune... et, pour dire la vérité, presque tous les yeux étaient fixés sur la personne favorisée... Tout à coup la comtesse pousse un cri perçant, s'élance du canapé, et vient bondir au milieu du salon, en tenant à deux mains une partie d'elle-même qu'heureusement elle avait très-charnue, mais que le vieux carlin avait mordue avec une telle rage que la robe et la jupe étaient en lambeaux. La maudite bête, non contente d'avoir mordu une comtesse aussi irrévérencieusement, s'était élancée après elle, et faisait des cris et des hurlements inhumains. La pauvre femme souffrait et tenait à deux mains la partie blessée, tout en répétant avec sa voix douce et polie à l'Impératrice, qui lui disait: mon Dieu! ils vous ont fait bien du mal?...