Non, madame!... Non, du tout!... au contraire, ce qu'on dit enfin quand on se laisse tomber... vous savez...

La chose n'était que risible ce jour-là, parce que entre la vilaine bête et la patiente il y avait je ne sais combien de jupons; mais quand le hargneux animal mordait quiconque passait à portée de ses dents, la chose devenait plus ennuyeuse. Napoléon l'avait éprouvé... Naturellement distrait par les hautes pensées qui l'occupaient, il arriva que pendant longtemps il fut la principale victime de ces horribles bêtes; mais tel était alors son affection pour Joséphine, qu'il ne voulut pas lui demander un sacrifice qu'elle devait naturellement lui offrir. Napoléon ne parla jamais de noyer Carlin et Carline, et même il poussa la bonté jusqu'à faire venir pour Joséphine un de ces petits loups, de ces chiens appelés vulgairement chiens de Vienne, pour remplacer le défunt, car le monstre Carlin s'endormit plein de jours comme une créature honnête et sortit de ce monde ainsi que Carline. Joséphine avait là une belle occasion pour faire preuve de générosité: elle ne connaissait pas le chien de Vienne; il le fallait renvoyer: elle n'en eut pas le courage; et il y eut de nouveau un autre pouvoir à flatter; car il est de fait qu'un moyen de faire parvenir une pétition favorablement à l'Impératrice, était d'en charger le chien lorsqu'on pouvait gagner un huissier de la chambre, ou une dame d'annonce. Alors on plaçait la pétition dans le collier du chien qui apportait le papier aux pieds de sa maîtresse. J'ai vu trois exemples de ce que je dis là; et la chose réussir!...

Eh bien! jamais l'Impératrice Joséphine n'a eu assez de force sur elle-même, pour éloigner d'elle un objet aussi peu dans sa vie qu'un chien inconnu!... et quand elle se refusa à éloigner le chien de Vienne, elle répondit à madame de Rémusat:

—«Je prouve par là mon pouvoir sur l'Empereur à ceux qui en doutent!... voyez s'il en a dit un mot!..

Que peut-on faire pour une personne qui connaît aussi peu sa position, et ne comprend pas que la patience n'est jamais plus grande que lorsque la chose devient indifférente? L'amour n'est importun que lorsqu'il aime

L'Allemagne tout entière arrivait à Paris pour cet hiver de 1809; nous avions l'ordre de recevoir, de donner des fêtes, de grands dîners, des chasses, et tout ce qu'on pouvait faire pour montrer aux étrangers ce qu'était la France... Plus on faisait de projets pour que l'hiver fût splendidement magnifique et que notre hospitalité laissât des souvenirs profonds dans la mémoire des rois et des princes allemands, et plus l'Impératrice était triste. On voyait qu'une parole avait jeté du trouble dans cette âme... Il y avait quelquefois, le matin, chez elle, jusqu'à quarante femmes; ordinairement elle causait... provoquait elle-même, alimentait la conversation: maintenant elle était quelquefois morose et continuellement mélancolique; elle me faisait une peine profonde, car je l'aimais tout en reconnaissant qu'elle avait souvent tort.

Le prince Eugène était à Paris; il n'avait pas amené la vice-reine, qui, à ce qu'on disait, était charmante; il causait volontiers avec moi lorsque nous nous trouvions ensemble: c'était surtout chez sa sœur que nous parlions de ce qui l'occupait. Il aimait sa mère avec une extrême tendresse et ne pouvait supporter cette idée du divorce, et ce fut agité des plus tristes pensées qu'il arriva à Paris, pour y remplir ses funestes fonctions en cette circonstance d'archi-chancelier d'État...

Voilà les événements qui avaient précédé ce jour du 2 décembre de l'année 1809, dont j'ai parlé au commencement de ce discours sur l'Impératrice Joséphine, comme aurait dit Brantôme...

La reine de Naples était attendue pour cette fête de l'Hôtel-de-Ville; je fus, la veille, faire ma cour à la reine Hortense; elle me parut frappée d'un pressentiment terrible; je n'osai pas la rassurer, car j'étais moi-même inquiète et ne savais comment lui montrer un avenir moins sombre que celui qu'elle redoutait...

Dans les trois jours qui avaient précédé cette fête, j'avais remis la liste des dames qui devaient venir recevoir l'Impératrice avec moi à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Cette liste avait été lue dans le salon de Joséphine, et je me rappelle que plusieurs remarques assez critiques furent faites en entendant nommer quelques noms; deux dames attachées à l'impératrice, surtout, firent sur madame Thibon, femme du sous-gouverneur de la Banque, des réflexions que l'Impératrice aurait dû réprimer. Hélas! savait-elle ce qui lui arriverait quelques jours plus tard en face de cette même femme dont la tournure pouvait prêter à rire, ce que d'ailleurs je ne trouvais pas, mais qui était sûre au moins de son état et de sa position.