Il partit, en effet, et revint au bout d'un quart d'heure, porteur d'un mot de Duroc[38], qui me disait que l'Empereur, pour empêcher le cérémonial d'être aussi long pour son arrivée à l'Hôtel-de-Ville, autorisait tout ce qui pouvait simplifier l'arrivée de l'Impératrice, qui précédait l'Empereur ordinairement de quelques minutes. En conséquence, l'Impératrice ne serait pas reçue ce jour-là par les Dames de la ville de Paris!.. Et devait aller SEULE, avec son service, de sa voiture à la salle du trône.
En lisant cet étrange billet, je ne pus m'empêcher de lever les yeux sur M. de Ségur. Il était sérieux et paraissait même péniblement affecté.
—«Qu'est-ce donc que cette mesure, lui dis-je enfin? Il ne me répondit qu'en levant les épaules et par un regard profondément touché...
—Que voulez-vous, me dit-il, les conseils ont eu leur effet et pour cela il n'a fallu que quelques heures.
Je le compris. Hélas! je savais par moi-même que le Vésuve faisait du mal à d'autres qu'à ceux qui demeuraient à Portici... Je le savais déjà et je devais bientôt en avoir une nouvelle preuve.
—«Mais, que faire? demandai-je à M. de Ségur.
—Que puis-je vous conseiller! me dit-il. Je crois cependant, poursuivit-il après un long silence, que vous devez monter dans la salle du trône, faire placer vos dames, dont les places sont réservées ainsi que la vôtre, pour ne pas faire de trop grands mouvements lorsque l'Impératrice sera une fois placée.»
J'étais désolée; il y avait une intention tellement marquée au coin de la méchanceté dans cet ordre, que j'y reconnus en effet une autre volonté que celle de l'Empereur. Cependant il fallut obéir. Je dis à ces dames, à madame Fulchiron entre autres, qui avait un ascendant assez marqué sur beaucoup de femmes dans la banque et dans le haut commerce de Paris, ce qui venait de m'être ordonné; et, sans faire aucune réflexion, car elles eussent été trop fortes pour peu qu'un mot eût été prononcé, nous nous dirigeâmes vers la salle du trône, où nos places étaient réservées auprès du trône et de l'Impératrice. Notre arrivée causa un mouvement général, et c'était, au reste, ce qu'on voulait. Parmi l'immense foule qui remplissait non-seulement la salle Saint-Jean, mais tous les appartements qu'il nous fallut traverser, il y avait les sœurs, les mères, les cousines, les amies des femmes nommées pour accompagner l'Impératrice. Toutes se disaient depuis qu'elles étaient arrivées:
—«Nous allons voir arriver l'Impératrice avec son cortége; ma fille est avec elle... ma fille est du cortége... Voyez-vous, madame, cette dame avec une robe rose et une guirlande nakarat... cette dame qui est si bien mise?... c'est ma fille...»
Et cette phrase était répétée par les personnes intéressées à chacun de ses voisins... On pense combien l'étonnement fut suivi d'un mécontentement général, lorsqu'on vit arriver le cortége ne suivant personne. Il me vint en tête ensuite un mensonge que je n'eus malheureusement pas la présence d'esprit de dire aussitôt que le billet me parvint. C'était d'annoncer que l'Impératrice était malade et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrivée, de faire circuler, que s'étant trouvée mieux, elle était venue. Mais je n'en fis rien, malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que le mouvement général annonça son arrivée, je ne puis dire ce que j'éprouvai... Elle entra dans la salle du trône, conduite par Frochot et son seul service!... Elle était non-seulement abattue, mais ses yeux étaient remplis de larmes que ses paupières retenaient avec peine; à chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas étaient chancelants. La malheureuse femme, dans cette manière tacite de lui annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se réaliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis plusieurs années. Elle souriait en saluant à mesure qu'elle avançait vers le trône, mais ce sourire avait une expression déchirante. Je fus au moment d'éclater lorsqu'elle fut près de moi... Elle me regarda et me sourit avec une attention marquée. Elle comprit tout ce qu'il y avait pour elle dans mon cœur dans un tel moment, et ce regard y répondit avec l'expression la plus entière du malheur et d'une résignation qui redoublait la pitié qu'inspirait cette femme couronnée de fleurs, chargée de pierreries, et dont l'âme, en cette heure terrible, était plus saignante d'une blessure qui jamais ne se devait fermer, qu'aucune des femmes qui étaient dans cette vaste enceinte... Et pourtant elle était assise sur un trône!... mais quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute, mais quelles souffrances pouvaient égaler celles de Joséphine, au moment où, en montant les marches du premier trône du monde alors, l'infortunée se dit: