—«C'est la dernière fois que je m'y asseoirai!...»

Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force; mais il était temps, car ses jambes se dérobaient sous elle!... Elle promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards étaient attachés sur elle... et de nouveau son cœur se serra. Elle comprit que même son sourire était interprété dans cette triste journée, et ne put s'empêcher de dire en son cœur, avec amertume, qu'on aurait pu du moins lui épargner cette scène cruelle... Mais on voulait, au contraire, qu'elle y remplît un rôle!...

Enfin, on battit aux champs... c'était l'Empereur!... Il monta rapidement, arriva dans la salle du trône et marcha d'abord, sans s'arrêter, vers le fauteuil qui était à côté de l'Impératrice... Ce fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour lui surtout qui n'était facilement atteint par aucune émotion; et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait longtemps qu'il y était préparé... Mais au moment où il venait de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque certaine de l'événement important qu'on prévoyait depuis longtemps, sans croire qu'il serait jamais réalisé, il éprouva sans doute une impression qui le maîtrisa au moment de revoir Joséphine... Il redoutait peut-être une scène, un évanouissement, des larmes impossibles à retenir... On le vit tout à coup s'arrêter pour parler je ne sais à quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes... C'était, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son âme et les battements de son cœur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il se dirigeait vers le trône! Il était suivi de la reine de Naples, de Murat, de M. d'Abrantès, de Frochot et de tout son service.... Il portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait longtemps qu'il l'avait abandonné. Il portait celui de la garde; l'habit bleu à revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien que l'autre, mais il le préférait alors; et, dans cette journée, je ne fus pas fâchée de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappelé trop vivement aux jours du bonheur de l'infortunée dont les larmes retombaient en silence sur son cœur et devaient le brûler!...

La reine de Naples était arrivée le matin même!.. elle n'avait pas perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement lorsqu'elle entra dans cette salle où quelques années avant (trois ans seulement), elle avait été la véritable reine de la fête qu'on donna dans l'Hôtel-de-Ville pour le mariage de son frère le roi de Westphalie; alors elle n'était encore que grande duchesse de Berg... mais elle fut la véritable personne à qui la fête était dédiée. On aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un cœur de femme... une émotion enfin... un signe qui dît à un être qui l'aurait comprise dans cette foule immense: Je me souviens!... mais tout demeura de marbre; alors il était indifférent, en effet, que ce front devînt plus ému... La campagne d'Iéna était terminée et la paix de Wagram faisait espérer une longue paix.

La fête fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense vaisseau formé par la cour transformée en salle de bal... Ce fut en vain que l'Impératrice le suivit en adressant un mot aimable à chaque femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait éloigner... une sorte d'impression pénible éclata. L'Impératrice était fort aimée dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en effet, une grande douceur, une bonté qui était vraie et n'avait que le défaut d'une grande banalité; mais rien n'égalait sa grâce dans ces fêtes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui une douceur et un tel attrait, qu'elle était vraiment aimée par ce qu'on appelait les masses en général de la ville de Paris. La reine de Naples, au contraire, n'était pas aimée... On lui trouvait de la raideur, de la sécheresse, et c'était vrai; à la cour, elle avait un ricanement perpétuel qui était odieux et impatientant au dernier point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de sa beauté, qui déjà, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au reste jamais eu que de la fraîcheur et une fort belle peau; une fois cette fraîcheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire, si elle n'eut pas été reine. Murat, au contraire, avait une urbanité qui voulait jouer au chevalier du treizième siècle, ce qui, au fait, était toujours de la bonté. Il y avait dans cet homme du ridicule; mais, pourtant, il était bon, et lorsque Napoléon fut abandonné plus tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme ne l'y eût pas excité. Je le sais à n'en pouvoir douter.

Le jour de cette fête, Murat était fort beau: il portait l'habit de sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle brillaient en même temps plusieurs ordres en diamant, au milieu desquels on voyait étinceler l'étoile de la Légion-d'Honneur. Murat était radieux; il allait à chaque femme renouveler les hommages qu'il leur rendait lorsqu'il n'était encore que le général Murat, et cela avec une bonté qui dégageait sa démarche de toute apparence de ridicule. Derrière lui marchait un homme que la mort a aussi frappé depuis, et qui, à cette époque, était parfaitement beau: c'était le duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi à peu près, mais beaucoup plus élégant cependant de tournure et de manières, d'une beauté de traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de sa tenue et la manière dont il portait sa tête... Son habit était le même que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si l'on n'avait pas connu la différence qui existait dans la tournure des deux hommes. Le duc de Lavauguyon était grand seigneur dans l'acception véritable du mot; et Murat, malgré ses broderies, ses panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient à des soins de femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de théâtre, un roi de Franconi, comme on le disait à cinquante pas de lui.

Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des années, me dirent un jour:

—«Vous seriez bien étonnée si je vous racontais que Murat, dont la valeur si brillante est aujourd'hui une renommée établie et mérite tant de l'être, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet homme si brave a eu peur.

—Peur! lui! Murat! m'écriai-je; allons donc!

—C'est la vérité: il n'était alors que chef de bataillon; c'était en Italie, à Mantoue... Il reçut un ordre de prendre deux compagnies et d'aller débusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme depuis le commencement de la campagne l'armée d'Italie ne faisait pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une réflexion; mais Murat eut peur et n'avança pas; au contraire, il recula. Cette affaire, que le général en chef sut le même jour, lui donna longtemps de la prévention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et madame Tallien qui le firent nommer général de brigade, lorsqu'il apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que celui-ci effaça le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses que celle-là ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que jamais il n'a eu peur.»