J'ai raconté ce fait, pour dire que Murat avait de grandes obligations à Joséphine, obligations qu'il ne reconnut que par une sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les plus fortes pour éloigner même l'apparence de l'affection entre eux (et l'on sait par des gens qui, certes, étaient bien instruits qu'à Naples les scènes les plus violentes avaient lieu entre eux), eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que, dînant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitté le pavillon de Flore pour l'Élysée, après le départ du Roi de Saxe, j'entendis plusieurs fois la Reine imposer silence à Murat pendant le dîner[39]. Nous n'étions à la vérité que nous quatre, Murat et la Reine, moi et mon mari. N'est-ce pas que c'était une singulière partie que celle-là?...
Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manière plus douloureuse qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis plusieurs années qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amitié que je lui portais, ont regretté de le voir quitter le monde et la vie sans leur laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire subite, a doublé le deuil de sa perte dans le cœur de ses amis.
Je lui ai parlé de la conduite de Murat envers Joséphine, et il m'a confirmé dans la pensée que j'avais déjà, qui était que sa femme avait considérablement aidé à mettre Murat dans le parti ennemi; j'ajouterai même que, dînant chez moi un jour avec le duc de Valmy, il disculpa totalement Murat d'être l'unique auteur du traité avec l'Autriche.
Quoi qu'il en fût, ce même soir de la fête de l'Hôtel-de-Ville, je vis tout ce qui allait résulter de ce qui s'annonçait; et l'arrivée de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Joséphine.
La chaleur était étouffante dans toutes les salles de l'Hôtel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui souffrait de rester en place dans cette triste journée parlait beaucoup plus souvent aux femmes.
On aurait dit qu'il voulait commencer son rôle d'Impératrice; car, pendant le temps qui devait s'écouler entre le départ de l'ancienne et l'arrivée de la nouvelle Impératrice, il devait être chargé, à lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire une de ces tournées, et c'était toujours un mouvement extraordinaire que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrière l'énorme corps de M. de Ponté, chambellan de l'Empereur. Je lui criai qu'il m'étouffait; mais il était si grand que pour faire arriver mes paroles à son oreille, il eût fallu un porte-voix; bien loin donc de s'éloigner, je le sentis tout à coup s'asseoir pour ainsi dire sur ma poitrine. Je poussai un cri et m'évanouis tout à fait.
On me porta dans l'appartement intérieur de Frochot, où sa femme de charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi. J'ignore donc comment la fête fut terminée; mais j'ai su par ceux de mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa jusqu'au départ de la cour.
L'Impératrice fut au désespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulèrent en abondance. Elle avait passé sa vie à redouter un malheur comme celui du divorce; et pourtant la faiblesse de son caractère le lui montrait toujours impossible.... et maintenant elle frémissait devant ce même malheur, à présent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantôme, menaçant et au moment de frapper.
Malgré ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville, Joséphine et l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et lui en étaient à les redouter... Elles étaient funestes à tous deux. Napoléon détestait tout ce qui faisait scène; et Joséphine, soit dans la croyance qu'une femme est plus intéressante quand elle pleure, soit que ce fût naturellement, ne pouvait dire une parole sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux contre elle et contre lui-même... Quelque terreur que lui inspirât l'Empereur, cependant, Joséphine comprenait qu'il lui fallait parler; mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait à son cabinet!... Elle avait une extrême peur de l'Empereur; et je vais en donner une preuve, qui est plutôt le fait d'une enfant que d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destinée à l'être. Le fait que je vais citer s'est passé dans l'année qui précéda le couronnement.
Foncier[41], le bijoutier à la mode de l'époque de mon mariage, avait la clientèle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de Joséphine. On ne portait pas une chaîne, un bijou, quel qu'il fût, qui ne sortît de la boutique de Foncier... Il avait en outre de très-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un jour il lui apporte des perles tellement belles, que voilà la pauvre Joséphine dans le plus cruel état. Ces perles lui tournaient la tête; mais le moyen d'aller parler perles à Bonaparte!... Il aurait répondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles coûtaient 500,000 fr.—Joséphine n'osa donc rien dire de ces perles si désirées; mais elle ne crut pas devoir être aussi discrète avec Bourrienne; Bourrienne, homme vénal, et qui reçut son congé pour des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel arrangement pour que Berthier fît payer à la guerre un fripon qui n'aurait été payé que dans dix ans, à cent pour cent de perte, et qui le fut intégralement tout de suite; aussi, en reconnaissance, il donna un million: ce million fut partagé je ne sais comment. Ce que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans l'écrin de Joséphine. Mais ce n'était rien de l'y avoir fait venir; il fallait le pouvoir porter; et cela était difficile avec Napoléon, dont la mémoire était terrible de lucidité pour ces sortes de choses.