«J'ai reçu ta lettre; Hortense m'a parlé de toi. Je vois avec plaisir que tu es contente; j'espère que tu ne t'ennuies pas trop à Navarre.

«Ma santé est fort bonne. L'Impératrice avance fort heureusement dans sa grossesse; je ferai les différentes choses que tu me demande pour ta maison. Soigne ta santé, sois contente et ne doute jamais de mes sentiments pour toi.

»Napoléon.»

On voit combien le style est changé; autrefois il était naturel; maintenant il est guindé et mal avec lui-même; cette contrainte augmentera encore.

Tandis que Marie-Louise, entourée de soins et de la tendresse de l'Empereur, avançait dans sa grossesse et passait ses soirées à jouer au billard ou au reversis et à faire tourner son oreille[64], Joséphine était à Navarre où elle tâchait de s'établir le plus convenablement possible pour y passer l'hiver, mais la chose était de difficile exécution; j'ai déjà dit que depuis M. le duc de Bouillon cela n'avait point été ou, du moins, très-peu habité; et lorsque l'Impératrice vint avec sa cour, toute jeune et toute gracieuse, prendre possession de ce vieux manoir, on aurait pu comparer cette arrivée à celle d'une noble châtelaine visitant un de ses vieux châteaux.

La société de Navarre était composée des personnes dont voici les noms:

Madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur; madame la comtesse Octave de Ségur, madame la comtesse de Colbert, madame la comtesse de Rémusat, madame du Vieil-Castel, madame d'Audenarde, mademoiselle de Mackau, mademoiselle Louise de Castellane, madame la comtesse de Serant, dames du palais; madame Gazani, lectrice.

Les hommes étaient à peu près ceux que nous connaissions à Malmaison. M. de Beaumont, homme d'une société douce et de bonne compagnie: il était chevalier d'honneur; monseigneur de Barral, archevêque de Tours, premier aumônier; M. Turpin de Crissé, chambellan. C'est lui dont le charmant talent de peinture se fait admirer tous les ans à l'Exposition: il est doux et modeste, deux qualités précieuses à rencontrer dans un homme de naissance comme lui, et ayant vécu à la cour. M. de Montholon venait ensuite; ce M. Louis de Montholon était le frère, s'il ne l'est même encore, de M. de Montholon-Sainte-Hélène... Et puis encore dans les chambellans, on voyait M. de Vieil-Castel, dont on apprenait l'existence parce que sa femme est bonne et excellente, et, à cette époque, elle était ravissante de beauté!... Pour compléter la maison d'honneur de l'Impératrice, il faut nommer M. Fritz Pourtalès, aimable et bon garçon, ayant quelquefois un peu de raideur genevoise ou neufchâteloise; mais elle se perdit peu de temps après... Il avait le désir de plaire, et cela rend si doux!... Et puis enfin M. de Guitry; tous deux étaient écuyers sous M. Honoré de Monaco, neveu du prince Joseph de Monaco, père de mesdames de Louvois et de la Tour-du-Pin.

On sait que madame la comtesse d'Arberg avait remplacé madame de la Rochefoucault. Celle-ci demanda à rester auprès de la nouvelle souveraine... L'Empereur ne la mit pas à la nouvelle cour, et la retira de l'ancienne. Cette punition est admirable.

Madame d'Arberg avait tout pouvoir sur la maison de l'Impératrice. Napoléon, qui savait que l'argent fondait dans ses mains, autorisa, en son nom, madame d'Arberg à résister aux dépenses folles de l'Impératrice. Jamais on ne s'acquitta plus noblement, et en même temps plus dignement, d'un devoir pour justifier la confiance de l'Empereur. La maison de l'Impératrice fut montée comme celle de Joséphine régnant aux Tuileries; le luxe ne fut pas diminué, et cependant la dépense fut toujours raisonnablement dirigée. On ne l'appelait jamais que la grande maîtresse, quoique ce titre ne fût pas le sien; mais Joséphine l'appelait elle-même ma grande maîtresse.