Le déjeuner de Navarre avait une plus grande apparence que celui de la Malmaison: à la Malmaison l'Impératrice déjeunait toujours dans un petit salon très-bas, dans lequel tenaient à peine dix à douze personnes. Plus tard, après le divorce, on prit le parti de déjeuner dans la grande salle à manger qui est auprès du cabinet de l'Empereur.
À Navarre, tout était ordonné comme on se figure que ce devait l'être dans un vieux château du moyen âge: la richesse de la vaisselle, l'abondance des mets, le grand nombre des domestiques, tout cela avait un air féodal. Quatre maîtres d'hôtel, deux officiers, un sommeiller, un premier[65] maître d'hôtel (premier officier de la bouche) inspectant le service, un valet de pied derrière chaque convive, voilà quel était le service de Navarre. Derrière le fauteuil de l'Impératrice se tenaient, pour son service spécial, deux valets de chambre, un basque, un chasseur et le premier maître d'hôtel.
Après le déjeuner, qui durait une heure environ, on rentrait dans la galerie, et l'Impératrice se mettait à un métier de tapisserie. La matinée se passait à causer, travailler et lire tout haut. On dînait à six heures, et, en été, on allait se promener dans la forêt. L'Impératrice rentrait ensuite, et elle faisait sa partie de whist avec M. Deschamps et M. Pierlot, l'un, intendant de sa maison, et l'autre son secrétaire des commandements; ou bien sa partie de trictrac avec monseigneur l'évêque d'Évreux. Pendant la partie de l'Impératrice, toutes les jeunes femmes, avec la reine Hortense, allaient dans la pièce voisine, et là on dansait, on faisait de la musique, on s'amusait enfin.
On a vu par toutes les lettres que j'ai transcrites sur les pièces fournies par la reine Hortense elle-même, et dont son fils le prince Louis possède toujours les originaux, que l'Empereur était aussi bon qu'il est possible de l'être dans la position nouvelle qu'il avait choisie pour l'Impératrice Joséphine: elle ne reconnut pas cette extrême bonté, je le dis avec peine; et loin d'écouter les conseils de l'amitié qui lui étaient évidemment transmis, elle accrut elle-même la douleur de sa position.
L'Empereur eut de l'humeur de son retour à la Malmaison, en 1810; on le voit dans une lettre par laquelle il est visible qu'il ne lui avait pas encore annoncé la grossesse de Marie-Louise. Cette lettre, en date du 14 septembre 1810, n'a que quelques lignes; mais elle dut porter coup à une personne aussi impressionnable que Joséphine pour tout ce qui lui venait de l'Empereur.
«Saint-Cloud, 14 septembre 1810.
»Je reçois ta lettre, et je vois avec plaisir que tu te portes bien; l'Impératrice est effectivement grosse de quatre mois. Elle m'est fort attachée, etc.»
On voit par le mot effectivement que l'Empereur confirmait une demande presque douteuse.
Oui, il eut à cette époque beaucoup d'humeur du séjour de Joséphine en France. Napoléon était l'homme le plus désireux de ne faire aucunement parler sur lui et sa famille relativement à leur vie privée... Il connaissait assez la France et surtout les salons de Paris pour être certain que les beaux parleurs et les belles parleuses ne se feraient faute de saisir un si beau sujet de discours que celui de l'oraison funèbre de toutes les espérances de Joséphine à la naissance d'un héritier de l'Empire; et il avait raison. Pour compléter son mécontentement, Joséphine ne lui écrivait que pour lui demander de l'argent; il semblait que depuis que cette grossesse de Marie-Louise était annoncée, elle spéculât sur les consolations qu'il fallait qu'elle en reçût. Je vois dans une autre lettre de l'Empereur en date du 14 novembre 1810:
«... Je ferai les différentes choses que tu me demandes pour ta maison... etc.»