Ces malheureuses dettes faisaient le tourment de l'Empereur, et ce tourment était incurable parce que Joséphine était incorrigible; partout où elle trouvait une tentation elle y cédait: une fois c'était un châle de douze mille francs qu'elle ne pouvait se dispenser de prendre parce que la couleur en était unique; une autre fois c'était une pièce d'orfévrerie en vermeil, ou bien une parure, un tableau; tout cela était acheté aussitôt que présenté. Un jour, à Genève, elle va se promener à Prégny[67]: le site lui plaît; elle achète la maison. Qu'est-ce en effet? un chalet un peu plus orné qu'un autre; mais ce chalet est trop petit, les femmes de chambre sont mal logées, les valets de chambre murmurent: l'Impératrice était bonne, elle ne voulait faire crier personne, et pour cela elle fait bâtir à Prégny. C'est peu de chose, sans doute, mais ensuite il fallut meubler cette maison... on y recevait... Enfin ce chalet devint une occasion de dépense; et comme tout est relatif, ce qui augmenterait le passif d'un budget d'une fortune de 100,000 francs de rentes, de cinq ou six mille au moins, produit relativement le même effet dans une maison de prince.

Tout ce que je dis là est bien prosaïque; mais la vie matérielle ne l'est-elle pas en effet? Il faut vivre, et les jours n'ont qu'un nombre d'heures fixe. Tout doit être régulier comme le cours du temps, et l'Empereur voulait cette régularité autour de lui. Duroc avait cimenté sa faveur et l'attachement de l'Empereur pour lui par le grand ordre qu'il avait établi dans le palais impérial. Il avait voulu, d'après l'ordre de Napoléon mettre le même ordre dans les affaires de Joséphine; mais l'entreprise n'avait pu avoir lieu, avec elle la chose était impossible.

Toutefois Joséphine, malgré sa légèreté, était foncièrement bonne, et son attachement pour Napoléon était profond. Elle avait été blessée de cet ordre voilé pour le voyage d'Italie, mais ensuite elle se détermina à aller voir sa belle-fille, dont elle était adorée. Elle y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme; elle-même éprouva un très-vif sentiment de bonheur en revoyant ces mêmes lieux où la passion la plus brûlante était ressentie pour elle, et par quel cœur!.. par celui du plus grand homme que l'histoire du monde nous présente!... et lorsque cette passion lui donnait le bonheur non-seulement du cœur, mais de l'orgueil!... dans ces mêmes lieux où plus tard cette même affection moins vive, mais toujours aussi tendre, lui mettait une nouvelle couronne sur la tête... Mais si Joséphine ne retrouva pas ensuite, dans cette cour de la vice-reine, ce bonheur qu'elle pleurait, elle y retrouva tout le respect, tous les soins que jadis la cour impériale lui avait offerts. Sa belle-fille mit sa gloire à remplacer son Eugène, comme toujours elle l'appelait, auprès de sa mère.

J'ai peu parlé de la princesse Auguste; j'ai seulement dit combien elle était belle. Mais lorsqu'on la connaissait on savait qu'elle était encore meilleure; et, comme souveraine, comme princesse, elle avait le pouvoir de doubler le charme de la femme dans l'exercice de sa bonté, et jamais elle ne perdit un de ses droits. Elle était bien aimée à Milan... Le prince Eugène l'adorait.

Je vais transcrire ici une lettre du prince Eugène à sa mère. Cette lettre fut écrite par lui du fond de la Russie, où il était, tandis que Joséphine avait été consoler sa belle-fille et la soigner dans ses couches. Elle fut reçue admirablement... On la logea à la Villa Bonaparte, où était la vice-reine, et elle occupa l'appartement du vice-roi. Pendant ce voyage la princesse Auguste fut pour elle la plus tendre et la plus attentive des filles. Elle était grosse, et déjà fort avancée dans sa grossesse. Elle était déjà entourée de trois beaux enfants: un garçon et deux filles[68]. On était alors au milieu de l'été de 1812... Les inquiétudes commençaient déjà à remplacer les joies et les victoires. En quittant l'Impératrice à la Malmaison, j'en reçus la promesse de venir aux eaux d'Aix, avant de rentrer en France.

—«Hélas!» me dit-elle ensuite, «qui sait où nous serons tous cet automne!...»

Elle était profondément triste.

La vue de la famille de son fils la ranima. L'impératrice Joséphine avait un cœur excellent et se plaisait dans ses affections de famille. Ses petits-enfants l'adoraient... Le prince Napoléon, fils aîné de la reine Hortense, disait un jour, à la Malmaison, en voyant partir madame la comtesse de Tascher[69], sa cousine, qui allait joindre son mari:

—«Il faut que ma cousine aime bien son mari, pour quitter grand'-maman!...»

En voyant la famille de son fils bien-aimé, Joséphine éprouva un sentiment de joie bien vif (écrivait-elle elle-même à la reine Hortense). Cependant tous ces enfants si beaux... si bien portants... ce fils qui aurait dû porter le nom de César, et que Napoléon eût peut-être mieux fait de choisir pour son héritier et son successeur... toutes ces pensées aussi l'assaillirent et lui donnèrent une vive peine au milieu de sa joie. Elle en parlait avec un naturel de cœur fort touchant. La vice-reine accoucha le 31 juillet d'une fille[70], et l'Impératrice la garda et la soigna comme l'aurait pu faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis. C'était dans de pareils moments que Joséphine était incomparable de bonté et de charme de sentiment.