«Ma bonne mère,» lui écrivait Eugène, «je t'écris du champ de bataille. Je me porte bien. L'Empereur a remporté une grande victoire sur les Russes. On s'est battu treize heures. Je commandais la gauche. Nous avons tous fait notre devoir. J'espère que l'Empereur sera content.
»Je ne puis assez te remercier de tes soins, de tes bontés pour ma petite famille. Tu es adorée à Milan, comme partout. On m'écrit des choses charmantes, et tu as fait tourner les têtes de toutes les personnes qui t'ont approchée.
»Adieu. Veux-tu donner de mes nouvelles à ma sœur? je lui écrirai demain.
»Ton affectionné fils,
»Eugène.»
Lorsque l'impératrice Joséphine arriva à Aix en Savoie, Aix était rempli de la famille impériale. La princesse Pauline, Madame-Mère, la reine d'Espagne, la princesse de Suède: c'était à n'y pas tenir pour l'Impératrice, qui savait combien toute cette famille avait poussé au divorce. Je l'assurai de ce dont j'étais sûre, c'est que la reine Julie n'avait en rien porté l'Empereur à cette action, et qu'elle avait au contraire employé son crédit sur lui pour l'en empêcher. Quant à la reine de Naples, c'était autre chose, ainsi que la princesse Borghèse.
Je trouvai l'Impératrice très-abattue. Les revers de Russie n'étaient pourtant pas encore connus, ni même prévus par notre insouciance, ce qui est bien étonnant!... Joséphine seule paraissait craindre, elle si confiante et si légère!... Il semblait que cette malheureuse femme eût une seconde vue du malheur de l'homme dont elle avait été si longtemps comme l'étoile préservatrice.
—«Voyez, me disait-elle, voilà encore un ami de moins pour moi!... Tout ce qui m'aime est frappé de mort ou de malheur!»
C'était en apprenant la mort de ce pauvre Auguste de Caulaincourt... Sa mère, dame d'honneur de la reine Hortense, et l'une des plus anciennes amies de l'Impératrice, était atteinte au cœur par cette mort de l'un de ses fils, lorsque la blessure faite par l'infortune de l'aîné saignait encore!... Le comte de Caulaincourt (Auguste) était aussi de mes amis, et de mes amis d'enfance.
L'Impératrice, déjà accablée par tout ce qui l'avait frappée depuis quelques années, reçut le dernier coup par les malheurs de la campagne de Russie. Hors d'état d'opposer par sa nature une résistance assez forte à l'orage qui fondait sur elle et sur ceux qu'elle aimait, elle reçut dès lors la première atteinte du coup dont elle mourut plus tard. Je la revis à mon retour d'Aix, et la trouvai bien changée. Elle était à la Malmaison, et revenait de Navarre, où l'humidité du lieu lui avait également fait beaucoup de mal. Il est impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'était alors. C'était avec un charme tout entier d'attraction qu'on se sentait attirer vers la Malmaison. À la vérité Joséphine avait été bien heureuse de l'ordre qu'avait donné l'Empereur qu'on lui fît voir le roi de Rome; l'entrevue avait eu lieu sans que Marie-Louise le sût.