Elle voulait que je fusse à Navarre; mais ma santé s'y opposa longtemps. La vie qu'on y menait était au reste à peu près la même qu'à la Malmaison. L'Impératrice était seulement plus entourée de son service... et madame d'Arberg, investie d'une grande confiance par l'Empereur, veillait à ce que l'Impératrice ne fît pas des dépenses exagérées, et par là n'éveillât pas le mécontentement de l'Empereur. Il y avait aussi une autre chose sur laquelle Napoléon appelait toute la surveillance de madame d'Arberg; c'était le décorum du rang de l'Impératrice. Ayant appris que Joséphine, pour mettre plus de laisser-aller dans les relations qui existaient entre les personnes de son service d'honneur et elle, avait permis à l'officier commandant sa garde et à ses chambellans de l'accompagner à la promenade en habit bourgeois, l'Empereur écrivit à madame d'Arberg que l'impératrice Joséphine avait été sacrée, que ce caractère était indélébile; qu'elle devait, en conséquence, songer à se faire respecter, et qu'il ordonnait que jamais elle ne sortît sans être accompagnée par ses officiers en tenue.—«J'ai oublié les pages dans la formation de sa maison, ajoutait Napoléon; mais je les nommerai incessamment, et les enverrai.»
Ce qu'il fit peu de temps après.
Le château de Navarre paraît fort grand, et pourtant il contient peu de logement. Lorsque la reine Hortense venait voir sa mère, qu'elle adorait, et pour qui elle était la plus soigneuse des filles, elle logeait, avec son service, dans le petit château, qui n'est séparé du grand que par un petit espace; mais il y a une cour à traverser. Aussi gagna-t-on des rhumes dont on ne pouvait guérir que longtemps après, pour avoir passé quelques jours à Navarre dans une grande chambre où le vent sifflait de tous côtés, et d'une telle force, que les rideaux des fenêtres voltigeaient sous le souffle d'un vent de bise vraiment glacial, surtout à l'époque de l'année où l'on fut voir l'Impératrice. Cette chambre, plus tard, fut comparée par moi à l'appartement de lady Rowena, dans Ivanhoé... L'appartement de l'Impératrice était chaud et confortable; mais c'était le seul de la maison, avec les grandes salles de réception du rez-de-chaussée.
Du temps du duc de Bouillon, Navarre était autrement distribué que de celui de Joséphine, mais sa position était la même. La plus agréable manière de s'y rendre est de prendre la route de Rouen. De Rouen à Évreux le pays est ravissant, les sites ont un aspect tout autre que dans le reste de la France; ils sont à la fois fertiles et pittoresques. Dans la vallée d'Andelle, au milieu de laquelle s'élève le charmant village de Fleury, partout des eaux vives, partout de la fraîcheur et de la vie dans la nature qui vous entoure... D'un côté, la montagne des Deux-Amants rappelle une vieille légende... d'un autre, on voit Charleval, et tout cela entouré, surmonté de collines couvertes de bois, dans lesquels des sources jaillissantes entretiennent une continuelle verdure tant que dure l'été... Enfin, on traverse Louviers... cette ville, qui fut un temps si fameuse par ses fabriques de draps, et qui maintenant n'a plus que des souvenirs... Et puis, au milieu d'une jolie vallée, on trouve enfin Évreux... l'antique Eburovicum Mediolanum des Romains... Évreux était presque entièrement bâtie en bois avant la Révolution; depuis, on a beaucoup reconstruit, mais le temps ne peut rien aux localités... Navarre est à une fort petite distance d'Évreux. Le château a été construit par un des Mansard. L'architecture, quoique très-modifiée par les propriétaires successeurs de M. de Bouillon, se ressent de la première intention de l'architecte. L'édifice d'honneur est surmonté d'une coupole assez mauvaise, destinée à couvrir un immense salon central, vaste comme une halle, où venaient, du temps du duc, aboutir les divers appartements au rez-de-chaussée. Ce salon était octogone. Je ne sais si maintenant il subsiste toujours. Le duc de Bouillon avait été d'abord exilé à Navarre, alors la plus belle terre de France; et puis ensuite il adopta, par haine et ressentiment contre la cour, les opinions démagogiques, et mourut tranquille dans son château de Navarre, d'une hydropisie, pour laquelle il a subi vingt-trois opérations...
Son intérieur, comme je l'ai dit, était bizarrement ordonné pour un homme de son âge... Navarre était renommé pour ses plaisirs de chaque jour, soit comme spectacle, chasse, dîners, soupers joyeux, et surtout liberté tellement grande, qu'on pouvait l'appeler licence... et le pauvre Prince n'allait même pas à table!... Il demeurait dans sa chambre à coucher, où tout le monde allait ensuite prendre le café. La duchesse de Bouillon, jeune femme de vingt ans, sèche et longue personne, vaine, altière, déplaisante comme une grande dame, impolie enfin, ce qui est tout dire, faisait tant bien que mal les honneurs du château, où personne n'aurait certainement été pour elle... Mais, dans ce château, à côté du duc de Bouillon, était une femme de quarante-cinq ans, mais belle comme Niobé, bonne comme un ange: et cette femme, savez-vous qui elle était? la mère de madame la duchesse de Bouillon... La morale murmurait de cette réunion, mais je crois avoir dit que ce n'était pas à Navarre qu'il fallait aller faire un cours de sévérité de mœurs. Madame la marquise de Banastre avait été longtemps aimée du duc de Bouillon. Le marquis vivait... le mariage de mademoiselle de Banastre pouvait seul amener un rapprochement entre deux amis qui n'étaient plus que cela. Il eut lieu... Deux mois après, le marquis de Banastre meurt à Coblentz!... Voilà du malheur!...
Madame de Banastre était admirablement belle et charmante... Quant à sa fille, j'ai tout dit:
Grande dame impertinente.....
Ce mot veut dire sotte, ridicule, méchante, et souvent sans être redoutable; ce qui est le plus fâcheux.
Jadis Navarre avait trois jardins: le premier en arrivant par l'avenue d'Évreux a été tracé originairement par Le Nôtre... Il avait des bassins de marbre blanc, comme à Versailles, avec des mascarous en bronze... Le second, dans le genre qu'on appelait alors Anglais, avait les plus beaux arbres que la Normandie puisse produire. Quelques années avant que Joséphine n'achetât cette terre de Navarre j'ai vu là une avenue de plus de cent pieds de largeur, dont les arbres séculaires avaient acquis, par le temps, une élévation dont rien ne peut donner l'idée... Dans ce même jardin, à la droite du château, j'ai vu aussi à cette époque un temple en briques sur un modèle antique, avec cette inscription grecque:
ΕΡΩΤΙ ΟΥΡΑΝΙΩ