—Non, madame

—Pourquoi cela?

—Parce qu'elle me déplaît... et je ne suis pas la seule... Je crois donc que votre majesté doit fort peu s'inquiéter si Marie-Louise est ou non tourmentée par les cris d'amour et de reconnaissance de Navarre et d'Évreux... Je ne puis, d'ailleurs, donner un avis d'après moi... Rien ne m'inspire moins de pitié et d'intérêt que le bas et vil sentiment de l'envie.»

Malgré ce qu'on lui dit, l'Impératrice défendit toute démonstration publique à Évreux; mais ce fut en vain, on illumina dans toute la ville... On fit des feux de joie, non-seulement dans la ville d'Évreux, mais dans les villages autour de Navarre, où l'Impératrice répandait une foule de bienfaits. Comme l'Impératrice ne voulait aucune fête ostensible, on ne joua pas la comédie au château, mais M. Deschamps[71] y suppléa en faisant de jolis couplets de circonstance, si pourtant il en est de jolis dans ce cas-là; mais il aimait l'Impératrice, et le cœur a toujours de l'esprit!...

Ce fut le soir, après dîner, qu'on vit entrer dans le grand salon une troupe de paysans, parmi lesquels se trouvaient des hommes et des femmes habillés en costume de ville; c'était une députation des villages entourant Navarre, qui venait complimenter Joséphine sur le 19 mars. Toute cette troupe, qui n'était autre chose que les habitants ordinaires de Navarre, entonna d'abord le bel air de Roland, de Méhul, et fit son entrée par un chœur général:

Sur l'air: Le roi des preux, le fier Roland. Comme nos cœurs, joignons nos voix,
Chantons l'auguste Joséphine:
Aux fleurs qui naissent sous ses lois
Sa main ne laisse point d'épines.
Partout la suit de ses bienfaits,
Ou l'espérance ou la mémoire;
De Joséphine pour jamais
Vive le nom! vive la gloire (bis)! MADAME D'AUDENARDE LA MÈRE[72]. Air: Partant pour la Syrie. Longtemps d'un fils que j'aime
J'enviai le bonheur;
Mais près de vous moi-même,
Rien ne manque à mon cœur.
Si tous les dons de plaire
Forment vos attributs,
Hommage, amour sincère,
Pour vous sont nos tributs. (bis.) MADAME GAZANI. Sur l'air: À deux époques de la vie. Gênes me vit dès mon jeune âge
Brûler d'être à vous pour jamais:
Votre œil distingua mon hommage,
Votre cœur combla mes souhaits.
À vos bontés, à leur constance,
Je dois tout!... et puissent vos yeux
Voir ici ma reconnaissance,
Comme à Gênes ils virent mes vœux[73]. MADAME DE COLBERT (AUGUSTE). Dans les murs de Charlemagne,
J'ai pu vous offrir mes vœux;
D'une fête de campagne,
Pour vous nous formions les jeux.
Ce temps qu'ici tout rappelle
Vient de ranimer mon cœur:
En retrouvant tout mon zèle,
J'ai retrouvé mon bonheur[74].

Les plus jolis vers furent ceux de mademoiselle de Mackau.

MADEMOISELLE DE MACKAU.[75] Air: L'hymen est un lien charmant. Loin d'elle j'ai dû regretter
Une princesse auguste et chère:
Manheim l'adore et la révère,
Et j'ai pleuré de la quitter.
Mais quand j'ai vu de son image
Le modèle dans notre cour,
Mon cœur sentit un doux présage;
Bientôt les charmes du séjour
Ont séché des pleurs du voyage.

Mademoiselle de Castellane chanta aussi un couplet que je ne puis retrouver, pas plus, au reste, que mademoiselle de Castellane n'a retrouvé la reconnaissance et la mémoire pour les bienfaits sans nombre dont Joséphine l'a comblée, bienfaits portés au point, par exemple, de payer sa pension chez madame Campan, où elle fut élevée avec sa sœur. Elle l'a mariée, dotée; elle lui a donné un très-beau trousseau; enfin, elle a fait pour elle et mademoiselle de Mackau ce qu'elle n'a fait pour aucune de ses filleules. Mademoiselle de Mackau en est demeurée reconnaissante; mais mademoiselle de Castellane le fut si peu, qu'après la mort de Joséphine, la reine Hortense ne la vit qu'une fois pendant l'année 1814!...

Ah! cela fait mal... Reprenons la suite du récit de la Saint-Joseph, à Navarre.